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29/07/2018 11h:28 CET | Actualisé 29/07/2018 11h:28 CET

Alger Smart City doit d’abord satisfaire les citoyens avant les startups

Habib_Boucetta via Getty Images

Si la Silicon Valley est devenue la Mecque de l’entrepreneuriat à l’aune de la troisième révolution industrielle, il n’est pas certain que le concept de “Smart City” y ait trouvé son prophète. A l’heure où les autorités d’Alger posent uniquement la stratégie de la transition numérique de la ville de Sidi Abdellah, sur le seul “moyen global et révolutionnaire d’améliorer l’innovation”, il existe un doute certain que le citoyen algérois y trouvera son compte.

On doit à un homme, le professeur Frederick Terman, la naissance du territoire à l’économie la plus riche du monde. C’est juste avant le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, qu’il a réussi à convaincre ses étudiants de Stanford University, d’entreprendre et s’implanter dans leur région californienne, plutôt que de s’exiler à l’Est des Etats-Unis. C’est ainsi qu’est née la Silicon Valley dans les années 40, modèle efficace et avéré de relation entre le monde du  savoir, celui de l’université et de l’entrepreneuriat, la startup.

Si les étudiants William Hewlett et David Packard ont bien fait d’écouter le professeur Terman et ont commencé leur entreprise d’électronique dans le garage d’une maison de Palo Alto, pour bâtir le géant mondial qui porte leurs initiales HP, premier fabricant d’ordinateurs domestiques, et ouvrant ainsi la voie aux success story higt tech que sont devenus les GAFAM, or, il n’est pas sûr que la collectivité locale de San Francisco ait bénéficié d’un quelconque apport déterminant pour le développement de son propre programme de “Smart City”.

En revanche, aujourd’hui, être citoyen de la baie de San Francisco, c’est bénéficié du niveau de vie parmi les plus élevés de la planète et où dixit Wikipedia, “seuls 26% des foyers ont un pouvoir d’achat suffisant pour devenir propriétaires”, il est même précisé que “Beaucoup de personnes travaillant dans les services non-informatiques sont sous-payées et rencontrent les plus grandes difficultés pour se loger, se nourrir et de se soigner”.

Certes, San Francisco vient de bénéficier d’une honorable place de 11e ville la plus intelligente au monde au classement Top 50 du très sérieux Eden Strategy Institute de Singapore. Mais si on regarde de prêt, la Silicon Valley, ses GAFAM et son “moyen global et révolutionnaire d’améliorer l’innovation” ont joué, et jouent encore aujourd’hui, un rôle très minime dans la transition numérique de la collectivité locale californienne. Il faut donc croire que c’est à la faveur de maires visionnaires successifs qu’une ville gagne ses galons de Smart City digne de ce nom. A titre d’exemple, si San Francisco a bénéficié d’une politique de retraitement des déchets qui lui a permis en cinq années d’atteindre un taux de récupération de 80% et devenir un modèle qu’on vient étudier du monde entier, c’est bien grâce à l’impulsion de son premier magistrat entre 2004 et 2011, Gavin Newson.

Ce dernier a aussi tenu sa promesse de transformer San Francisco en ville “verte” par la plantation de plus de 17.500 arbres et en durcissant les normes en matière de constructions écologiques. Il a ainsi aidé à renforcer l’économie de sa ville en y attirant les entreprises de bio-technologiques. Il a réussi par ailleurs à convaincre le nouveau centre de programme de recherches sur les cellules souches à s’installer dans sa ville. Il a aussi réduit la bureaucratie et rendre les services de la municipalité plus accessibles en établissant une ligne 311 qui relie les citoyens aux opérateurs de la mairie, 24h sur 24h et l’utilisation de 100 langues.

A sa suite, feu le maire Edwin Lee, avait permis à San Francisco d’être en 2012, la première ville à nommer un “chief innovation officier” et d’avoir une politique de transparence des données de la collectivité locale, représentée par le centre Data SF.

A côté de San Francisco, il y a d’autres villes qui illustrent qu’une bonne stratégie “Smart City” n’est pas nécessairement dirigée par des adeptes de l’entrepreneuriat à la façon Sillicon Valley. Ainsi Sadiq Khan, le maire de Londres a lancé un concours pour s’adjoindre un directeur du digital. Théo Blackwell, un fin connaisseur de la vie politique londonienne et du numérique qui dès sa nomination en septembre 2017, a fait le tour des 33 arrondissements de la capitale anglaise pour auditionner et recueillir durant 900 heures les doléances des salariés municipaux. Malgré le Brexit qui plombe certaines activités  internationales de Londres, la stratégie de Sadiq Khan a payé, puisque cette municipalité vient d’être désignée “1er ville Smart City au monde” par l’Eden Strategy Institute.

Alors comme le souhaite Riad Hartani, le consultant technique sur le projet Alger Smart City du 27 et 28 juin, la capitale de l’Algérie pourrait-elle se suffire de ses jeunes talents sortis des universités et de modèles de startups pour se transformer en une ville intelligente idéale pour ses citoyens? Doit-on se passer de politique inclusive et résiliente comme le prône de plus en plus de villes et métropoles qui sont aujourd’hui des modèles exemplaires de Smart Cities ? Les autorités d’Alger doivent s’inspirer en tant que responsables de collectivités  locales, des exemples de bonnes pratiques qui ont vu le jour à travers le monde. A l’exemple de Surat, ville portuaire indienne aujourd’hui classé à la 27ème position du classement précité, alors que Paris est à la 46ème place. Pour gagner un tel pari, à Surat on a imaginé des poubelles souterraines avec capteurs pour débarrasser les citoyens des déchets et des odeurs, des solutions de navettes pour le dernier kilomètre de transport afin d’aider les habitants à arriver chez eux et des foyers pour accueillir les migrants de passage.

Ainsi, il est louable de savoir qu’Alger commence à avoir des incubateurs et le lancement d’un grand laboratoire au nom de Smart City pour expérimenter des technologies de pointe dans un cadre réglementaire souple. Mais, il ne faut pas perdre de vue qu’une collectivité locale a des responsabilités quotidiennes envers ses administrés et quelle ne peut à aucun moment négliger les services qu’elle gère en vertu de ses attributions. S’il y a un exemple de mauvaise pratique, c’est celui de la Ville de Paris qui, il y a deux années a voulu changer de concessionnaire pour son service de vélo au profit des parisiens. L’opération qui a consisté à retirer la gestion du vélib à une grande entreprise expérimentée pour ce genre de service pour le confier à une startup a été un véritable fiasco.

Alors, les autorités d’Alger doivent réfléchir plus d’une fois, avant de continuer à penser que seul l’esprit de la Sillicon Valley pourrait être un salut pour que la capitale devienne une Smart City. Il est peut être préférable d’aider les 12 EPIC (Entreprise publique à caractère industriel et commercial)  de la Wilaya à se reformer et être en phase avec l’Alger de demain et surtout que le projet de code des collectivités locales, aujourd’hui entre les mains du ministre de  l’Intérieur, Nouredine Bedoui, donne la définition exacte de “la ville intelligente ou smart city à l’algérienne”.