TUNISIE
17/04/2018 19h:02 CET | Actualisé 17/04/2018 19h:02 CET

ALECA: La Tunisie sous la menace d'un cheval de Troie européen, selon le FTDES

L'avertissement est direct! Pour le FTDES, la négociation ALECA semble être engagée dans un rapport défavorable pour la Tunisie.

artJazz via Getty Images

Entre craintes et opportunités, le débat autour de l’Accord de Libre Échange Complet et Approfondi (ALECA) se poursuit. Rien qu’en ce mois d’avril, deux négociations fondamentales entre la Tunisie et l’Union Européenne (UE) vont être menées pour mieux décortiquer cet accord, annonce le Forum Tunisien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES) dans son dernier rapport.

En effet, le dilemme entre la circulation des biens, des flux financiers et des services, en dépit de la circulation des personnes est une inextricable pomme de discorde entre les deux parties. La décision de la Tunisie sera, ainsi, cruciale et irréversible surtout que ces négociations engagent le pays pour les décennies à venir. 

Pour cerner les stratégies en jeu dans ces négociations et définir les dessous de ces opportunités, le FTDES a analysé, dans son rapport, “les objectifs pour l’Union Européenne dans ces tractations, ce qu’elle espère y gagner et comment est-ce qu’elle envisage de négocier”. “Il s’agit dès à présent d’anticiper les résultats et les conséquences de ces négociations sur le long terme, pour ne pas subir des répercutions non désirées dans le futur” a expliqué le Forum.

Quels sont les risques ?

Selon FTDES, le projet d’ALECA pourrait avoir des répercussions dangereuses au niveau du tissu économique du pays. “De nombreux emplois risquent de disparaitre dans les secteurs de l’agriculture et des services“ a-t-il mis en garde. Il a expliqué que la mise en concurrence du secteur agricole n’est pas en faveur de la Tunisie en précisant que cette concurrence ne fait qu’accentuer la dépendance à l’importation des produits agricoles comme les céréales, qui sont la base de l’alimentation tunisienne. 

C’est pareil pour l’impact social. Ce dernier sera à son tour menacé, d’après le FTDES. “La perte de ressources budgétaires de l’État (liés à la baisse des droits de douane), se traduira soit par moins de dépenses sociales et de développement, soit par des hausses d’impôts” a-t-il estimé.

Pire, “si aucun dispositif n’est prévu, les investissements risquent de se concentrer dans le nord-est du pays et ne pas améliorer les inégalités sociales et territoriales” a-t-il encore averti.

À cela s’ajoute le bien-être et la santé. “Les mesures de propriété intellectuelle incluses dans le projet pourraient restreindre l’accès aux médicaments” a rappelé le FTDES.

Un accord gagnant- gagnant, dîtes-vous? 

Pour séduire la Tunisie, l’UE promet, en contrepartie des avantages accordés, un développement de l’économie, à travers un meilleur accès au marché européen, des normes reconnues internationalement, et plus d’investissement en Tunisie. Mais pour le FTDES, ce serait tellement beau pour être vrai. 

“Si nous regardons l’Accord d’Association de 1995, qui a mis en compétition l’industrie tunisienne et européenne, nous constatons que, 20 ans après, l’industrie tunisienne est en grande difficulté” a-t-il souligné.

D’après lui, le rapport de force serait clairement en faveur de l’Union Européenne. “La compétitivité de l’économie tunisienne est bien inférieure à celle de l’économie européenne. Dans le secteur agricole, elle l’est même 7 fois moins” a-t-il renchéri.

 

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De plus, parmi les conditions émises par l’UE, l’adoption par la Tunisie des normes et standards européens dans différents domaines. Une condition qui s’avère couteuse pour la Tunisie, a noté le FTDES. “Ce changement de normes aura un coût, qui devra être porté uniquement par la Tunisie, quand les entreprises européennes n’auront pas d’effort particulier à faire“ a-t-il précisé. Et d’ajouter que ces normes, pensées pour l’Europe, ne sont pas nécessairement adaptées à la Tunisie.

Par ailleurs, le FTDES a mis en exergue l’inégalité des chances en matière de mobilité de personnes entre les deux parties. En fait, “le projet d’ALECA permettrait à des fournisseurs de service ou des investisseurs de venir directement en Tunisie librement, alors que les Tunisiens doivent systématiquement passer par une procédure de demande de visa”.

“Ce projet semble donc ne pas pouvoir bénéficier dans l’immédiat à la Tunisie mais plutôt servir les intérêts des entreprises européennes, voire détériorer encore certains aspects de l’économie tunisienne”, a estimé le FTDES.

Avec cet accord, l’Union européenne envisage de consolider sa position dans l’échiquier mondial face à la rude concurrence notamment avec les nouvelles puissances mondiales comme la Chine. “L’UE ne propose donc pas cet accord seulement à la Tunisie, mais à de nombreux États et régions du monde” a fait savoir le FTDES en ajoutant que son objectif dans ces négociations est de pouvoir investir le marché tunisien, de le confronter à la très forte concurrence du marché européen et donc essentiellement de tirer profit de son avancement technologique.

Les listes noires, un moyen de pression pour avancer les négociations

Selon le FTDES, l’UE serait en train de faire pression sur la Tunisie pour servir ses propres intérêts. Et parmi les moyens de pression figure le blacklistage de la Tunisie. “Les récentes - et controversées - affaires des listes noires ont pu être analysées comme servant de moyens de pression pour faire avancer les négociations” a-t-il estimé.

De même, l’Union européenne finance une partie du budget de l’État. Une situation qui laisse la Tunisie incapable de refuser les négociations proposées par cette dernière.“Vu de la situation économique et des finances publiques, elle en a cruellement besoin et cette forme de chantage a dès lors toutes ses chances de fonctionner” a-t-il expliqué.

Par ailleurs, pour lutter contre l’immigration irrégulière, l’UE souhaite faire pression sur l’attribution de visas. 

Des libertés à sens unique

En théorie, les relations internationales sont régies par le principe de la réciprocité entre les États qui doivent négocier sur un pied d’égalité. Pourtant, la liberté de circulation entre l’Union Européenne et la Tunisie a tendance à se déployer à sens unique, a regretté le FTDES.

Ce dernier a, d’autre part, évoqué la problématique de mobilité des personnes en critiquant la politique de deux poids deux mesures adoptée par l’UE. “La Tunisie attribue systématiquement aux Européens un visa de trois mois dès leur entrée sur son sol. Mais pour les Tunisiens, qu’en est-il de ce principe de ‘facilitation’ alors que le processus de demande de visas n’a fait qu’être complexifié depuis la création de l’espace Schengen?” s’est-il demandé.

Alors que de l’autre côté, l’UE qui facilite l’immigration pour une élite tunisienne qui constitue un enrichissement en matière grise, venant servir les intérêts économiques européens. Une situation qui ne fait qu’aggraver la crise de “fuite des cerveaux” en Tunisie et alimenter l’immigration clandestine pour ceux dont les demandes de visa ont été refusées.

Pour lutter contre l’immigration irrégulière, l’UE a tendance à criminaliser via des mécanismes légaux d’expulsions nommés officiellement “accords de réadmission”. 

Prématuré de s’engager dans de tels changements

Pour résumer, le FTDES a indiqué que les négociations que mène l’Europe en Tunisie répondent à deux de ses obsessions: rester l’acteur majeur du commerce international et contrôler les personnes qui peuvent accéder à son territoire. “En promettant de petites améliorations – quelques catégories de citoyens Tunisiens iront plus facilement en Europe, quelques secteurs pourront plus exporter – l’UE sert essentiellement ses intérêts directs, au détriment de la réciprocité des retombées positives” a-t-il noté.

Pour le FTDES, “il semble donc prématuré de s’engager dans de tels changements, et ces négociations devraient être prises avec beaucoup de précaution et de patience”.

La négociation semble donc être engagée dans un rapport défavorable pour la Tunisie. Pour en sortir, le FTDES a présenté quelques recommandations pour amortir les effets sur la Tunisie. Parmi ses propositions figurent la nécessité de s’accrocher à la mobilité de personne, l’orientation vers un modèle agro-écologique en développant une agriculture adaptée aux conditions climatiques changeantes et à la rareté de l’eau, et de ne pas s’engager dans des accords qui remettent en cause la souveraineté de l’Etat tunisien vis-à-vis d’intérêts de multinationales étrangères.

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