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04/07/2018 14h:44 CET | Actualisé 04/07/2018 14h:44 CET

Al Hoceima n’était qu’un hors-d’œuvre

"Tôt ou tard, il faudra accepter de se mettre au travail pour désamorcer l’immense machine à créer de la frustration qui a colonisé les cœurs et les esprits de notre jeunesse."

AFP Contributor via Getty Images

JUSTICE - Le verdict rendu la semaine dernière par la chambre criminelle de Casablanca à l’encontre des accusés du Hirak a suscité des réactions pour le moins hallucinantes. On a l’impression que la seule issue acceptable était l’acquittement pur et simple ou bien une amende légère agrémentée d’une tape sur le dos. Ce n’est pas sérieux! Il faut penser aux 400 policiers envoyés à l’hôpital et dont certains ont eu le crâne fracassé comme il faut prendre en considération ces pauvres agents des forces auxiliaires pris au piège d’un incendie criminel allumé par des “gentils militants des droits de l’homme.

Une démocratie se meurt dans le désordre. La nôtre, extrêmement imparfaite et superficielle, ne peut être confondue avec la loi de la foule. Casser du flic n’a jamais garanti le progrès social.

On lit çà et là que les années de plomb seraient de retour. Il suffit de marcher cent mètres dans n’importe quelle ville marocaine pour se rendre compte que nous sommes à mille lieues des années de plomb. L’Etat recule partout: il ne parvient pas à régler le problème des jets de pierre sur les autoroutes, il s’est laissé débordé par les gardiens de voiture qui se sont emparés de la voie publique sans que personne n’y trouve rien à redire et les profs se font tabasser en direct sur internet… Nous sommes très loin de la toute-puissance de l’appareil administratif qui caractérisait le Maroc des années 1980 et 1990. Aujourd’hui, il faut employer les grands moyens pour déloger un simple vendeur ambulant alors qu’il y a vingt ans un seul mokhazni faisait le job! La différence entre hier et aujourd’hui est que le “citoyen” est armé d’un sabre et convaincu d’être dans son bon droit coûte que coûte.

Le sort des militants d’Al Hoceima sera réglé à court ou moyen terme. Dès que le climat se sera apaisé, des contacts s’établiront avec eux pour les ramener à la raison en échange d’une réduction de peine voire d’une grâce.

Les juges et les forces de l’ordre impliqués sur la scène d’Al Hoceima ont rendu un grand service au système qui gouverne le Maroc. Ils lui ont donné cinq ans de tranquillité, pas plus à mon avis. Le verdict n’a laissé aucun doute quant à la détermination de l’Etat à faire respecter la loi (dois-je souligner que manifester sans autorisation est illégal?). Mais la réponse policière et judiciaire n’est pas suffisante lorsqu’il s’agit d’un problème de nature politique. Tôt ou tard, il faudra accepter de se mettre au travail pour désamorcer l’immense machine à créer de la frustration qui a colonisé les cœurs et les esprits de notre jeunesse.

Quelles sont les leçons d’Al Hoceima?

D’une part, la société civile ne parvient pas – en dépit des centaines de millions de subventions qui lui sont versées – à contrôler la jeunesse. En neuf mois de troubles à Al Hoceima, elle n’est pas arrivée ne serait-ce qu’à établir un contact solide avec les meneurs du mouvement.

D’autre part, la preuve a été faite que l’on ne peut plus coopter ou acheter tout le monde. Dans une petite ville comme Al Hoceima, il s’est trouvé suffisamment de personnes qui n’avaient strictement rien à perdre au point d’aller au carton avec les policiers. Il y a donc des limites au népotisme et elles ont été touchées du doigt à Al Hoceima.

Enfin, et nous le savions tous bien avant Al Hoceima, plus aucun parti politique ne semble être en mesure de gérer une crise dans ce pays. Nos politiciens ne sont finalement que le reflet d’élites spécialisées dans l’économique et qui ont délégué à d’autres la gestion du politique. On se retrouve donc avec un traitement sécuritaire des problèmes sociaux et de gouvernance. Et on ne peut demander à un spécialiste de la sécurité de “réparer” une ville ou de relancer une région. C’est à se demander à quoi aura servi le processus de régionalisation puisque les élus locaux et régionaux sont les premiers à disparaître lorsque l’on a besoin d’eux.

Le Maroc traverse une époque curieuse marquée par le silence des élites comme si elles n’avaient plus à rien à dire au peuple. La parole venue d’en haut, celle qui fait sens et donne un cap (discutable certes mais qui a le mérite d’exister), se raréfie. La preuve en est que n’importe quel charlatan peut envoyer des centaines de personnes chercher un trésor au fin fond de l’Atlas (épisode de Boulemane, juin 2018).

Vu sous cet angle, le sort des meneurs d’Al Hoceima n’est pas la question principale. Le problème de fond est comment éviter un Hirak 2.0 à Beni-Mekada (Tanger) ou Ben-Souda (Fès). Gérer des troubles dans une ville de moins de 100.000 âmes est une promenade de santé face au défi que supposerait un embrasement des véritables bombes sociales que sont devenues les métropoles marocaines! Comment croire qu’un fait divers comme celui de Mohcine Fikiri ne peut pas se répéter, sous une forme ou une autre, au beau milieu d’une grande ville?

Il faut bien comprendre le sens de la crise d’Al Hoceima et la portée du verdict qui dépasse de loin la personne des accusés. Les juges ont donné de la prison aux jeunes manifestants et un sursis à nos responsables politiques. Ce sursis est fragile et réversible. Il faut savoir en profiter avant qu’il ne soit trop tard.