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20/04/2019 15h:38 CET | Actualisé 21/04/2019 14h:24 CET

Aimons les jeunes du Hirak, comme nous aimons la vie

Excusez moi monsieur, mais j’ai pris le temps de parler avec beaucoup de ceux qui attendaient le bon moment pour “passer à l’attaque”, ils étaient en petits groupes aux aguets en bas de la rue des Moussebiline, au croisement du blvd Mohamed 5, il y en a un qui m’a répondu avec un grand sourire: si on ne se bagarre pas avec eux “ma djouz elnach el moudahara”. Ceux que vous appelez des “3raya”, des “voyous”, ne sont que des jeunes qui ont un énorme ressentiment envers la police et c’est tout à fait compréhensible.

Ils ne se sont pas attaqués aux manifestants.

Moi je les ai énervés un peu avec mon air de “madame” qui leur fait la leçon, il y en a un qui n’avait que 15 ans qui m’a dit: “entiya rou7i traw7i lebladek” à cause de mon accent de tébessiya, je lui ai demandé où il croyait que “bladi” était? Il m’a répondu interloqué: “Tizi Ouzou”?? (j’étais drapée du drapeau amazigh). ça m’a fait rire. Ils se sont détendus un peu. J’ai continué à discuter avec lui et ses copains, je leur ai dit que j’habitais juste là et que la semaine dernière un garçon du quartier du haut Debussy a perdu un oeil, il s’est reçu une grenade lacrymogène en plein visage.

Je le sais parce que j’ai vu Hassina Oussedik, ma voisine, ma copine, qui se démenait à la recherche d’une prise en charge médicale et légale pour ce petit. Je leur ai dit: s’ils vous blessent, personne ne vous rendra votre oeil, ça ne vaut pas la peine. Ils m’ont dit oui mais ils ne sont pas partis. D’autres voisins sont allés parler avec eux.

Secouristes et manifestants se sont interposés hier vendredi 19 avril de manière organisée, je les ai regardés pendant plus d’une heure et demie de tension à partir de 16h, ils ont fait des haies humaines pour empêcher les vagues de jeunes qui voulaient aller à l’affrontement au virage du Boulevard Mohamed 5 d’arriver aux flics. Ils les ont refoulés à bras le corps, ils ont négocié centimètre par centimètre, c’était phénoménal. Mais ce qui est bien, c’est que même lorsque les jeunes frondeurs étaient super remontés, ils ne se battaient pas contre d’autres manifestants ou secouristes. Beaucoup sont restés, ils ont tourné en rond en attendant une brèche, ont chanté “Bab el Oued Echouhada” et puis, de guerre lasse avec les héroïques forces de la silmiya, ont fini par rebrousser chemin.

Les secouristes et les manifestants qui s’interposent ne traitent personne de voyou ou de 3aryan.

Ils leur parlent comme à des petits frères qui n’arrivent pas encore à contrôler leur pulsion de vengeance contre les hommes en bleu, en casques, en gourdins, en fusils et lacrymogènes qui leur tombent dessus dès que l’occasion se présente.

Les forces de la silmiya les prennent par les épaules et les repoussent calmement. Pour moi, il est évident qu’ils sont là d’abord comme des boucliers protecteurs des jeunes frondeurs eux-mêmes, ils les protègent contre les contre-attaques hallucinantes de violence des policiers BRI que j’ai vues vendredi dernier aux mêmes endroits.

La semaine dernière j’ai vu au milieu des échauffourées, du lacrymogène et des projectiles qui volaient de toutes parts, ici et là, un manifestant en veste orange courir entre les pierres des jeunes et les lacrymogènes de la police pour essayer de calmer les esprits et avec pour seules armes ses grands bras déployés très haut vers le ciel comme pour dire: on a dit silmiya, on ne lâchera pas, surtout pas lorsque la bataille fait rage.

Ils protègent les manifestants les plus énervés contre eux-mêmes et leur désir de vengeance comme lorsque certains s’en sont pris à des policiers restés seuls en bas de Mohamed 5, vendredi dernier, un policier, m’a raconté Yasmina Ziri, ma voisine, ma copine, était mort de peur, il avait enlevé son casque, il était tombé, il tremblait, il pleurait tellement il avait peur de se faire lyncher, et c’est une jeune secouriste, une jeune femme qui est allée à son secours, elle l’a pris dans ses bras pour le protéger de ceux qui voulaient lui casser la gueule et pour le rassurer.

Pendant des années et des années, l’émeute, les affrontements entre police et jeunes ont été le seul mode d’expression de la contestation dans ce pays. Tous ceux qui voulaient dire des choses sans aller à la violence n’avaient pas droit au chapitre à cause de la répression féroce de la police.

Aujourd’hui, nous sommes tous en train d’expérimenter quelque chose de nouveau, tous ensemble.

Il y a aussi ceux qui sont fascinés par les jeunes des quartiers pauvres qui vont à l’affrontement avec la police, ils les glorifient, ils se moquent des autres manifestants, des classes moyennes, ils leur disent: si c’étaient pas eux, il n’y aurait pas de hirak aujourd’hui. Et alors ? Ont-ils vraiment envie de voir les rues se vider encore une fois pour n’être investies que par les jeunes émeutiers et la police ? Ce qui nous arrive aujourd’hui n’est-ce pas formidable justement parce qu’il y a ce mélange incroyable, cette glorieuse force d’interposition de toute une société avec ses hommes et ses femmes, qui veut protéger les plus jeunes, les plus téméraires mais aussi les plus vulnérables d’entre nous de la répression policière ?

Un peu de bienveillance ne peut faire de mal à personne en ces temps de surchauffe.

Alger, samedi 20 avril, 2019.

Peace