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11/10/2018 11h:24 CET | Actualisé 11/10/2018 11h:24 CET

Aïcha ou la souffrance silencieuse des femmes rurales

"L’ignorance et la difficulté d’accès aux soins peuvent aboutir à des dégâts"

Jasmin Merdan via Getty Images

″- Docteur, j’ai examiné les femmes qu’on doit opérer, j’en ai hospitalisé cinq et les autres reviendront demain, inchaAllah, m’a dit la gynécologue Dr Khenata Forci quand je l’ai eue au téléphone en fin de journée.
- C’est très bien, comme ça on ne perd pas beaucoup de temps pour démarrer demain matin.
- Mais il y a en a une qui me gêne, c’est une femme qui a un gros cystocèle (une descente importante de la vessie) et elle est très pauvre pour acheter une plaque, je ne sais pas comment on va pouvoir faire pour la traiter? 
- Ne t’inquiète pas, on se débrouillera, elle a au moins le Ramed (la carte pour les démunis)?
- Elle n’a même pas de carte nationale, et ne pouvait pas rentrer chez elle dans un village lointain, alors je l’ai hospitalisée.
- Tu as bien fait, c’est justement ces femmes qui me font venir jusqu’ici, on la verra demain et je te montrerai une technique sans utiliser une mèche qui coûte 300 euros.”

Plus le temps passe, plus je me déplace et traverse les plaines et les montagnes. J’ai la ferme conviction que je ne fais que répondre à l’appel de ces pauvres femmes, souvent victimes des dégâts périnéaux suite à leurs accouchements. Elles souffrent en silence en implorant le Seigneur. Femmes avec peu de droits, elles paient le prix fort du renouvellement de la population. Invisibles, leur santé et leur intégrité physique et psychologique ne font pas partie des associations féminines et le ministère de tutelle qui prêche l’égalité des sexes.

Aïcha a eu cinq enfants, un peu forte de corpulence, me parle pêle-mêle de ses accouchements difficiles, de ses déplacements non fructueux à Marrakech pour se faire opérer et associe sa descente d’organes à un surmenage et le port d’objets lourds. Comme tous les démunis en désespoir de cause et devant une offre de soins limitée, elle s’est tournée vers la médecine traditionnelle et les conseils des anciennes.

Alors, elle m’a avoué qu’on lui a conseillé de rester de longs moments jambes en l’air pour que la descente remonte, et comme l’utérus n’a pas obéi et redescend dès qu’Aïcha se met en position debout, les bonnes âmes lui ont conseillé de mettre du henné et même un dissolvant. Heureusement que ce mélange cathodique n’a été mis que sur les plantes des pieds et non sur les muqueuses. L’ignorance et la difficulté d’accès aux soins peuvent aboutir à des dégâts par brûlures ou infections funestes.

Aïcha, sous rachianesthésie, continuait à me parlait de tout en l’opérant. Curieuse, elle me demande ce que je suis en train de lui faire et me dis de ne pas retirer sa vessie, parce que même si cet organe la gêne puisqu’il a quitté sa place, elle ne sait pas comment faire après pour ses urines. Ceci nous a fait sourire un peu, et on l’a rassurée, en lui disant que la chirurgie consiste à réparer et pas retirer, et qu’on ne fait que reconstruire ce que la violence obstétricale avait détruit.

Venir à Zagora, pour opérer Aïcha et les autres, ne se fait pas sans difficultés. Parce qu’il faut trouver des partenaires motivés, convaincre les responsables, rassurer les autorités et montrer l’intérêt du service rendu.

Plus que jamais convaincu que la pertinence des actions requiert de l’investissement dans les êtres humains, je fais tout ce qui est en mon possible pour prouver que la réussite des projets dépend en premier chef de la volonté, adossée obligatoirement à une compétence.

Et s’il nous arrive parfois de réussir individuellement, le changement tant espéré dans tous les domaines, et dans notre cas la santé, notamment publique, ne pourra se faire que collectivement. La réussite n’a aucun goût si on ne passe pas du “JE” au “NOUS”!