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02/10/2019 17h:26 CET | Actualisé 02/10/2019 17h:26 CET

Aïch Tounsi ou la tautologie du programme

Aïch Tounsi est tout simplement un OPNI, c’est-à-dire un Objet Politique Non Identifié. Il n’est ni un parti politique, ni une coalition politique, ni un rassemblement politique. Mais c’est quoi au juste?

Getty Editorial

Dans cet article, je souhaiterais exprimer mes réserves, étant donné que je suis très méfiant à l’égard de Aïch Tounsi (عيش تونسي) qui a émergé sur la scène politique grâce à des acteurs venus de domaines différents (art, éducation, médias, économie, droit, etc.) et grâce à un discours fluctuant et populiste. Cet article émane de plusieurs interrogations qui m’occupaient depuis quelques temps en observant la scène politique.

Aïch Tounsi est tout simplement un OPNI, c’est-à-dire un Objet Politique Non Identifié. Il n’est ni un parti politique, ni une coalition politique, ni un rassemblement politique. Mais c’est quoi au juste ? C’est tout simplement l’arbre qui cache la forêt. D’ailleurs, les représentants de cet OPNI déclarent qu’ils font partie d’une initiative citoyenne qui a débouché sur l’élaboration d’un document qu’ils ont baptisé « la feuille de route des Tunisiens ». Aïch Tounsi est avant tout une association qui a décidé de se servir des moyens de la politique pour atteindre le pouvoir et pour être au Parlement. Force est de constater que Aïch Tounsi emploie constamment dans son discours des paradigmes tels que « Jeunesse », « intérêt du pays », « progrès », « nouvelle politique », sans vraiment impliquer un vrai débat de fond d’ordre politique. On peut remarquer que le type de communication dont se servent les jeunes qui défendent ce projet fluctuant relève du plaidoyer. Je tiens à préciser que cette technique de communication est exploitée au sein des associations qui travaillent sur des projets subventionnés. En revanche, la composition Aïch Tounsi n’assure aucune réponse quant aux questions cruciales : quelle est son identité politique ? D’où provient son financement ? Quelle est son idéologie ? Quels sont les coalitions, les unions et les compromis envisagés en vue de former un bloc parlementaire, puisque cette « initiative » qui est sans aucune proposition politique se présente aux élections législatives (des listes partout) qui auront lieu le 6 octobre prochain ?

La démarche utilisée par Aïch Tounsi crée par ailleurs une confusion grossière entre « société politique » et « société civile ». En effet, selon George HOARE et Nathan SPERBER (Introduction à Antonio Gramsci, coll.  « Repères », La Découverte, 2013), « La société civile est un champ ouvert aux débats, à l’exercice de la persuasion et du consentement ». Autrement dit, la société civile est une force de proposition, de persuasion et de suggestion. Au sujet de la société politique, les deux auteurs ajoutent aussi que « la société politique est le territoire de la coercition, de la contrainte, de la domination nue, de l’exercice de la force […] ». Cela concerne le domaine de l’Etat. La société politique inclut également les partis politiques, sans lesquels il serait plus possible de parler de vie politique, d’alternance du pouvoir, d’opposition, etc. Aïch Tounsi part d’une d’un postulat tronqué et erroné : tous les partis politiques sont corrompus. J’invite à ce titre les acteurs et les partisans de Aïch Tounsi à lire l’article de l’historien Serge Berstein « Les partis politiques : la fin d’un cycle historique » (Réf : Serge Berstein, « Les partis politiques : la fin d’un cycle historique », Esprit, vol. août/septembre, no. 8, 2013, pp. 28-39). Dans cet article, l’historien insiste sur le rôle des partis politiques. Je rejoins la position de l’auteur quant à l’importance des partis politiques en tant que garant de la démocratie, puisque, comme je l’ai mentionné subséquemment, les partis politiques ont toute la légitimité de faire des propositions politiques. L’OPNI n’a malheureusement aucune proposition politique (offre politique). A cet effet, la prétendue « feuille de route des Tunisiens » contient quelques revendications du peuple tunisien. L’OPNI Aïch Tounsi en a fait un programme électoral. Pour plusieurs considérations, cette feuille de route ne peut être qu’une tautologie qui est, selon Wittgenstein, cette forme dégénérée de la liaison qui demeure vraie quelles que soient les valeurs de vérité des propositions qu’elle combine ; la proposition « p ou non p », par exemple, est vraie indépendamment de tout constat, puisqu’elle l’est pour p vraie comme pour p fausse (Encyclopédie Universalis, p. 997). Autrement dit, la logique tautologique est une proposition complexe qui reste vraie en vertu de sa forme seule, quelle que soit la valeur de vérité des propositions qui la composent. En effet quel que soit le degré de véracité de chaque point, l’ensemble demeure toujours vrai. La logique tautologique sert dans la plus part des cas à manipuler, même les plus instruits.

Finalement, je tiens à rappeler à Aïch Tounsi les notions de base, notamment ‘‘la politique’’ et ‘‘le politique’’ qu’ils prétendent vouloir redéfinir, ce qui est d’une arrogance inouïe.  En effet, le politique constitue le pouvoir explicite institué dans une société et se rapporte au fonctionnement et à l’organisation de cette société. Il existe dans une société dès qu’il s’y trouve une instance capable de contraindre ses membres et de les sanctionner. Il n’est pas à confondre avec l’Etat car le politique se manifeste dans des sociétés sans État. Quant à la politique, elle est en revanche une activité sociale dans laquelle les membres d’une société établissent, modifient les normes de leur collectivité et décident ensemble de leur avenir. La politique est beaucoup plus rare et beaucoup plus récente, elle apparaît dans la Grèce antique au VIIIème siècle. En effet, le politique peut exister sans État et par sa définition, se retrouve dans toutes les sociétés acceptant une hiérarchie et une autorité contraignante. La politique en revanche, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’est pas intrinsèque à la démocratie directe (ou l’autogouvernement) ; il ne suffit pas que les membres d’une société puisse prendre une décision, il faut également que le contenu de cette décision soit libre : ainsi, dans les démocraties dites « primitives » ou dans les sociétés ayant un fond religieux, les décisions sont dictées par les traditions et la religion, elles sont donc hétéronomes. La politique se base sur un principe d’autonomie, c’est-à-dire d’une société qui se donne ses propres lois à elle-même. Ces moments de « la politique » dans l’histoire se voit souvent lors des révolutions, où une majorité de citoyens décident de réécrire et de recréer les règles de leur société.

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