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10/06/2018 16h:41 CET | Actualisé 11/06/2018 17h:10 CET

Ahmed Ouyahia : le crocodile qui a le "sens de l’Etat"

Dans un régime présidentiel, le Chef du gouvernement est un bouc émissaire, une victime expiatoire, un être sacrificiel. Mais c’est en suivant le parcours d’Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement qu’on le comprend mieux, en une sorte d’illumination

Ramzi Boudina / Reuters

Tout le monde sait que dans un régime présidentiel, le Chef du gouvernement est un bouc émissaire, une victime expiatoire, un être sacrificiel. Mais c’est en suivant le parcours d’Ahmed Ouyahia à la tête du gouvernement qu’on le comprend mieux, en une sorte d’illumination.

Ahmed Ouyahia s’est fait recadrer par le président de la République au moins trois fois depuis le début de l’année, et chaque fois de bien sévère manière. La première fois, en janvier 2018, lorsque Abdelaziz Bouteflika a remis en cause le “Pacte de partenariat public-privé” et rappelé que tout projet de privatisation devait obtenir son aval. La deuxième, en février 2018, lorsque la liste des concessionnaires automobiles autorisés à exercer une activité de montage s’est subitement allongée pour en inclure trente nouveaux. Et la dernière fois, il y a quelques jours, lorsque la proposition de droits de timbres élevés sur certains documents administratifs a été supprimée du projet de loi de finances complémentaire.

Ahmed Ouyahia s’est tellement fait recadrer par Abdelaziz Bouteflika qu’on se surprend à avoir de la compassion pour lui, comme pour un personnage de roman, dont on sait le destin implacable tout tracé par l’auteur. On se surprend à lui pardonner sa profonde suffisance et sa culture superficielle, et même à voir en l’absence de réaction à ces désaveux un motif de réflexion philosophique sur la force derrière le masque de faiblesse et le sens du devoir derrière l’apparence d’obséquiosité.

Qu’est-ce qui explique cette endurance, cette aptitude à encaisser le mécontentement présidentiel, les critiques de la presse et les quolibets des supporters dans les stades de football ? Dans un accès de sincérité - surprenant de sa part mais qui a dévoilé la part d’humain en tout politicien -, Ahmed Ouyahia a reconnu avoir une peau de crocodile, sur laquelle tout glisse et que rien n’atteint. Mais n’a pas une peau de crocodile qui veut. Pour en être doté, il faut avoir le “sens de l’Etat”. Seul le “sens de l’Etat” explique qu’il n’ait pas de problème à se faire ainsi reprendre par Abdelaziz Bouteflika et ne s’émeuve pas de savoir que des millions de l’Algériens ne l’encadrent pas, pas même en peinture.

Etre une incarnation vivante du “sens de l’Etat” est, pour Ahmed Ouyahia, le projet de sa vie. C’est le rêve qu’il a toujours caressé, des bancs de l’école de Bouadnane, où chaque fois qu’il entendait “Etat”, ses yeux brillaient et sa gorge s’emplissait de sanglots émus, à l’ENA, où il s’est mis à son service comme un soldat rejoint son bataillon. Et depuis la ponction des salaires des fonctionnaires de 1997, il n’a de plaisir que de se savoir haï de ces masses végétantes et incultes, qui ont de l’Etat une représentation romantique de père faiblard et attentionné, leur assurant l’éducation et les soins de santé. Et c’est par refus d’être un de ces moutons de Panurge qu’il consent à être la brebis sacrificielle d’Abdelaziz Bouteflika, à n’être qu’un “trois quarts de Premier ministre” au service de celui qui a prévenu, dès 1999, qu’il ne serait jamais un “rois quarts de président”, et a bien tenu parole. Ce que nous pensons être une “humiliation” est pour lui un insigne honneur : nous ne serions pas étonnés que ces désaveux présidentiels aient été pour lui, dans des cercles privés, autant d’occasions d’autocritique constructive.

Il arrive que les Premiers-fusibles, en dépit de leur condition de fusibles, nourrissent de grands desseins. Mouloud Hamrouche, Sid Ahmed Ghozali, Ali Benflis et Ahmed Benbitour se sont tous rêvés, ne serait-ce qu’une fois, présidents. Ahmed Ouyahia ne semble pas être de ces prétentieux, et ce, contrairement aux analyses prétendument fines qui le présidentialisent à la fin de chaque mandat boutéflikien. Comme son alter-ego français - son idéal ? -, Jean-Pierre Raffarin, il sait pertinemment n’être qu’un “fusible” et, comme lui, de le savoir, il se sent “serein”.

Nous aurions aimé avoir pour président quelqu’un comme Ahmed Ouyahia, qui ait de l’Etat un sens si aiguisé qu’il en est déchirant, nous faisant oublier, dans l’émotion, les ponctions des salaires de 1997, pourtant difficiles à oublier. Mais c’est là un souhait vain et paradoxal. C’est justement le “sens de l’Etat” qui lui commande de ne jamais se rêver président et de continuer à brûler afin d’éclairer Abdelaziz Bouteflika pour citer Nazim Hikmet, qui, bien sûr, parlait de tout autre chose, du militant dévoué et non du fonctionnaire désavoué.

 

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