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26/04/2019 11h:25 CET | Actualisé 26/04/2019 11h:25 CET

Ahmed Gaid Salah-Mohamed Mediene, dernières pollutions du Bouteflikisme

Le premier se pense puissant, le second hante les esprits. Leur bataille inflammatoire est si loin de la marche des Algériens vers leur liberté

ASSOCIATED PRESS

Le mouvement populaire du 22 février a tous les attributs d’une révolution pacifique. Dans un contexte normal, elle aurait du réussir, au bout de deux mois de manifestations soutenues, à accomplir la partie la plus importante de son agenda. Une période de transition dirigée par des personnalités indépendantes du régime actuel aurait dû débuter après le départ de Abdelaziz Bouteflika.

Cette revendication claire, constante, du mouvement populaire, incarnée dans le mot d’ordre du rejet de tous les responsables de la période de Bouteflika, n’a pas encore trouvé son débouché politique. Abdelaziz Rahabi vient de rappeler à l’antenne de la chaine 3 avec beaucoup d’à propos qu’aucune période de transition n’a été dirigée par des figures du régime précédent.

Pour Gaïd Salah la transition conduit à Toufik

Si cette issue réaliste et tranquille de la transition politique continue d’être bloquée par le recours à un intérim constitutionnel de trois mois rejeté de tous, c’est pour une raison qui échappe à la lecture macro-politique du rapport de force entre le mouvement populaire et les derniers dépositaires du système.

Le nouvel homme fort de la queue de la comète Bouteflikienne, le général  de corps d’armée, Ahmed Gaïd Salah, a une perception très singulière de la sortie par les articles 102-104 et du recours à la transition vers de nouvelles institutions.  Il la perçoit comme un déplacement du pouvoir vers un territoire hostile, un territoire qu’il est profondément persuadé être celui de son ennemi juré, le général  Mohamed Mediene dit Toufik, ancien patron des services de  renseignement de l’armée, le DRS.

Le chef d’État-major n’exagère pas volontairement l’influence de Mohamed Mediene pour justifier le refus de s’ouvrir à la solution politique. Il est convaincu que rien ne peut se faire en Algérie dans la sphère politique sans remettre en lice le patron déchu du DRS en septembre 2015. Il a fait d’ailleurs encore référence à cette date, mardi dernier, pour insinuer qu’un complot contre l’État, entendre contre lui même, est en cours depuis que le puissant chef du DRS a été mis à la retraite. 

Conséquence,  Ahmed Gaïd Salah s’est engagé dans une fuite en avant où il veut donner des gages au mouvement populaire en embastillant à tour de bras les hommes d’affaires liés au clan des Bouteflika. Mais ce faisant, il prend les devants en y ajoutant des généraux de poids (Saïd Bey et Habib Chentouf) poursuivis dans le sillage de l’affaire de la cocaïne, et le PDG de Cevital, Issad Rebrab.  

Le lien entre les deux démarches est que Ahmed Gaïd Salah règle des comptes personnels. Les deux généraux incriminés ignoraient son autorité. Le patron de Cevital a tenu en octobre 2015 sur la chaîne Al Magharibia, dans le sillage de ceux du général à la retraite Hocine Benhadid, qui lui ont couté 9 mois de prison, des propos qui lui valent une inimitié personnelle du chef d’État-major.

Dans le cas de la mise en détention préventive de Rebrab  -sur un simple contentieux douanier lié à un investissement innovant de production industrielle d’eau ultra pure- la démarche vise toujours le camp supposé tirer les ficelles du mouvement populaire, le camp de l’ancien patron du DRS et de son réseau.

Toufik muet devant Saadani

Le général Toufik détient-il l’influence politique que lui prête Gaïd Salah ?  Mohamed Mediene a quitté ses fonctions à la tête du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) en septembre 2015 après avoir du concédé une réorganisation qui lui a ôté une grande partie de ses prérogatives.

Sur la pente déclinante depuis le naufrage de Tiguentourine (janvier 2013)  que ses services n’ont pu prévenir, il a du accepter l’arrestation et l’inculpation du général Hassan pour des opérations qu’il a revendiqué avoir autorisé. Il a été soupçonné d’être derrière la candidature du général à la retraite Ali Ghediri, que Gaïd Salah a attaqué frontalement. Les faits montreront par la suite qu’il était plus engagé à éliminer Gaïd Salah de la solution politique qu’à  aider à faire gagner Ali Ghediri dans une élection présidentielle sans Bouteflika.

Le général Toufik sur le portrait duquel un proche de Gaïd Salah, Amar Saadani, ancien secrétaire général du FLN, s’est essuyé plusieurs fois les pieds comme sur une serpillère, a paru tétanisé ces dernières années. Il a lamentablement raté sa tentative d’offrir une sortie honorable aux Bouteflika en faisant valider par Saïd un plan de transition qu’il proposait de confier à l’ancien président Lamine Zeroual dans le dos du chef d’État-major.

Le général Toufik n’a même pas réussi à faire valider son plan par un réseau suffisamment consistant d’anciens hauts gradés, qui l’aurait aidé à mettre Zeroual -avec lequel il a un fond de contentieux non vidé- de son coté.

De nombreux officiers du DRS mis à la retraite précocement considèrent que l’ancien patron des services s’est montré faible plus d’une fois face aux arbitrages de Bouteflika avant son AVC d’avril 2013.

Le général Toufik était déjà précaire à la fin des années 90, lorsque son nom figurait sur la liste des officiers de l’ANP qui pouvaient être poursuivis par la cour pénale internationale pour avoir eu recours à des méthode de contre-terrorisme (assassinats extra judiciaires, disparitions forcées, tortures …) dans la lutte contre le soulèvement djihadiste. 

Il a réussi à se reconstruire une position plus forte, dans un premier temps, après que les Américains se soient remis à recourir aux mêmes pratiques au lendemain des attaques du 11 septembre 2011 et après l’invasion de l’Irak en 2003. Il a consolidé sa position lorsqu’il a fait le choix inverse de son Chef d’État-Major Mohamed Lamari, soutenant le président Bouteflika pour un second mandat et non pas son challenger Ali Benflis. 

Le clan Bouteflika a construit dès ce moment précis du divorce entre l’armée en tenue (État-major) et l’armée en costume (DRS), sa feuille de route pour la présidence à vie. L’arrivée (fin 2004) de Gaïd Salah à la place de Mohamed Lamari allait cimenter le casting du bouteflikisme des 14 années suivantes avec deux  serviteurs zélés l’un à la tête de l’armée, l’autre à la tète des services.  Leur cohabitation a mal tourné rapidement au grand bénéfice du clan Bouteflika qui a ainsi maintenu une préséance sur l’attelage. Tiguentourine et la réserve marquée à soutenir un 4e mandat de Bouteflika malade ont précipité la chute du Général Toufik.  Son influence aujourd’hui n’est bien entendu pas celle que lui prête la paranoïa aggravée du chef d’État-major des qu’il s’agit de Mohamed Mediene.

Une ruineuse bataille d’arrière-garde

Abdelaziz Bouteflika a arbitré en faveur du soutien le moins encombrant des deux. L’homme de troupe Ahmed Gaïd Salah  plutôt que l’homme des réseaux Mohamed Mediene.  En réalité, il les a légué tous les deux aux Algériens en marche pour leur liberté. Il aurait du, pour éviter cela, mettre également à le retraite Ahmed Gaïd Salah, 79 ans. Mais il n’avait, au fond pas de raison de le faire. Ahmed Gaïd Salah était son appui le plus solide dans l’armée pour réaliser son rêve de présidence à vie.

Le clan Bouteflika s’est retourné vers Mohamed Mediene à la toute dernière minute pour éviter d’être chassé sans honneur. Il a offert une occasion au chef d’État-major d’investir dans le thème du complot des Services. La vérité est pourtant plus triviale. L’intervention brutale de l’Etat major pour obtenir la démission sans délai de Bouteflika le 02 avril dernier est un coup d’État masqué.

Le Président de la république qui avait annoncé son départ avant la fin de son mandat le 28 avril a sans doute commis l’erreur d’annoncer dans le même temps qu’une« série de mesures sera prise pour assurer la continuité du fonctionnement de l’État pendant la période de transition ».

Tout ce qui est politique mène chez le général Toufik, dans l’esprit peu agile aux questions stratégiques du chef d’État-major. Ahmed Gaïd Salah a eu recours au coup de force pour obliger le président à partir dés le lendemain de cette annonce. Il a recouru à l’occupation du bureau du DG de la télévision et de certains bureaux du palais présidentiel à El Mouradia pour neutraliser la contre-communication de l’entourage de Bouteflika. Il a aussi  menacé de représailles Saïd Bouteflika si le président ne renonçait pas au pouvoir dans la journée même.  `

En toile de fond, une course de vitesse entre le Chef d’État-major et l’ancien responsable des Services : qui participera à l’animation de la période de transition ?

 La solution la moins complexe choisie par Ahmed Gaïd Salah a été celle de l’article 102 qui lui permet de travailler avec le personnel politique qu’il connaît servile au maitre du moment :  Bensalah à la Présidence, Bedoui au palais du Gouvernement.  Des millions d’Algériens sont, eux, mobilisés pour en finir avec le système Bouteflika.

Ces deux incarnations les plus caricaturales sur la durée des 20 ans,  le général Gaïd Salah et le général Toufik se livrent une ruineuse bataille d’arrière garde, que le premier veut ériger en mère de toutes les batailles au moment où le pays regarde déjà loin devant lui avec les yeux enchantés retrouvés de sa jeunesse.

Le chef d’État-major est techniquement devenu le dernier obstacle à l’ouverture d’une période de transition politique sur les bases réclamées par le peuple, celles qui conduiront à une nouvelle République, sans les fantômes de Gaïd Salah et de Mohamed Mediene, le goût amer du boutefliksime résiduel.