MAROC
11/06/2019 13h:35 CET

Ahmed Boukous: "Il faut que l'État trouve les moyens d'appliquer la loi sur l'officialisation de l'amazigh"

Le projet de loi sur la reconnaissance de l'amazigh comme langue officielle vient d'être adopté par la chambre des représentants.

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AMAZIGH - Huit ans après son inscription dans la Constitution, l’officialisation de l’amazigh a (enfin) été approuvée par la chambre des représentants. La chambre basse du Parlement a adopté, lundi 10 juin lors d’une séance plénière, le projet de loi organique portant création du Conseil national des langues et des cultures marocaines, qui détaille les conditions de la mise en oeuvre du caractère officiel de la langue amazighe, aux côtés de l’arabe.

Parmi les mesures phares qui devront être prises progressivement d’ici cinq, dix et quinze ans, l’alphabet tifinagh sera adopté pour l’écriture et la lecture de la langue amazighe, l’enseignement de cette dernière sera généralisée dans toutes les écoles, collèges et lycées, et certains documents administratifs et officiels, comme les cartes d’identité ou les permis de conduire, devront comporter des informations en amazigh. Des services d’interprétariat devront également être mis en place dans certaines institutions judiciaires ou administratives du royaume, et les panneaux de signalisation devront être traduits.

Pour mieux comprendre les enjeux de cette loi, qui doit encore passer devant la chambre des conseillers avant d’être officiellement promulguée, le HuffPost Maroc a interrogé Ahmed Boukous, président de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM).

HuffPost Maroc: Pourquoi a-t-il fallu attendre autant de temps pour que le projet de loi soit adopté?

Ahmed Boukous: Comme nous le savons tous, l’article 5 de la Constitution officialise la langue amazighe aux côtés de la langue arabe. Le même article énonce les conditions de la mise en oeuvre du caractère officiel de l’amazigh, et il est dit dans cet article qu’une loi organique allait être promulguée pour rendre effectif le statut officiel de la langue amazighe. Cela devait se faire en 2012 sous le premier gouvernement dirigé par le PJD, avec Benkirane à sa tête. Aujourd’hui, nous en sommes au deuxième gouvernement PJD et ça se fait enfin. Pourquoi autant de retard? Il n’y a pas de raison officielle qui soit avancée, ni par le pouvoir exécutif ni par le pouvoir législatif, mais on croit savoir, à partir des débats qui sont organisés par le parti en question ou par une commission de l’une ou l’autre chambre du Parlement, qu’il y a eu des réticences émanant essentiellement du PJD et du parti de l’Istiqlal.

Pourquoi le PJD et l’Istiqlal étaient réticents à adopter ce projet de loi?

Les réserves de ces deux partis portaient d’abord sur l’usage de la graphie tifinagh. Ils proposaient que l’amazigh soit écrit en caractères arabes, or il se trouve que le roi Mohammed VI avait déjà entériné le choix de l’IRCAM portant sur l’usage de la graphie tifinagh. Il y a également eu tout le débat sur l’usage de la langue française, mais certains considèrent qu’il s’agissait juste d’une manoeuvre pour retarder davantage la promulgation de la loi organique relative à l’amazigh. Les raisons sont donc fondamentalement d’ordre politique, mais aussi idéologique.

Quelles avancées l’adoption de ce projet de loi représente-t-elle?

Nous allons enfin avoir un cadre juridique à peu près satisfaisant qui permettra au gouvernement de mettre en oeuvre l’officialisation de l’amazigh. C’est important d’avoir un cadre juridique qui fixe les étapes de cette officialisation. La loi prévoit trois phases d’application à court, moyen et long terme. Le court terme portera sur cinq ans. Un certain nombre de mesures qui ne demanderont pas énormément de moyens vont être appliquées, notamment l’obligation de l’enseignement de l’amazigh dans le primaire. C’est quelque chose qui est déjà acquis, mais ce qui n’est pas acquis, c’est la généralisation de cet enseignement à l’ensemble des écoles ainsi qu’au secondaire collégial et qualifiant (lycée). C’est extrêmement important et ça doit se faire dans les cinq ans à venir. Puis, des mesures qui demandent un peu plus de moyens financiers, de ressources humaines et de volonté politique seront prises d’ici dix ans. Et enfin des mesures à caractère structurel vont se faire d’ici quinze ans.

Que pensez-vous de ces délais d’application prévus par la loi?

L’essentiel pour l’IRCAM, et sans doute aussi pour la société civile et les citoyens, c’est que ce texte de loi protégera l’amazigh et assoira les bases de sa mise en oeuvre. Cependant, nous pensons que quinze ans pour l’appliquer, c’est beaucoup trop, d’autant plus qu’on vient déjà de perdre huit années. D’autre part, il faut que la loi organique soit accompagnée de décrets d’application. Parce que si vous avez une loi qui n’est pas appliquée, par manque ou par défaut de décrets d’application, on invoquera évidemment toujours un manque de moyens financiers et de volonté politique. Donc pour nous, il faut qu’il y ait, juste après la promulgation de la loi en question, des textes d’application.

L’État ne manque-t-il pas de ressources, qu’elles soient financières ou humaines, pour appliquer toutes les mesures prévues par cette loi?

Constitutionnellement, toutes les mesures d’ordre opérationnel doivent suivre, d’autant plus que le principe de la progressivité a été retenu. On ne va pas tout réaliser aujourd’hui ou demain, mais cela va s’échelonner dans le temps. En quinze ans, il faut que l’État trouve les moyens nécessaires. C’est essentiellement au niveau de l’enseignement que la question des moyens se pose, en termes de formation et de recrutement des enseignants du primaire, du collège, du lycée et aussi des universités. Cela va se faire progressivement. Si l’État considère qu’il y a un chantier prioritaire, je pense qu’il trouvera les moyens. On l’a bien vu avec la réforme de l’enseignement dans le cadre du plan d’urgence: il y a eu des milliards de dirhams mobilisés assez rapidement pour des résultats cependant hautement questionnables...

Que représente ce projet de loi pour les militants amazighs?

Je ne peux pas me prononcer à la place de la société civile, mais ce que je peux dire en tant qu’observateur et analyste, puisque je suis chercheur dans le domaine, c’est que les avis sont partagés. Une frange minoritaire avait déjà rejeté l’article 5 de la Constitution, considérant que l’officialisation de l’amazigh n’était que de la poudre aux yeux, que ça ne changerait rien, puisqu’on le positionne après l’arabe. Une autre tendance est dans le soutien critique: on prend ce qu’il y a, cela représente une avancée, mais on va essayer d’arracher ce que l’on peut arracher et on continue la lutte pour obtenir davantage. Et il y a ceux qui considèrent objectivement que ce qu’on a avec l’article 5 de la Constitution est bon pour cette étape-ci, eu égard au niveau du manque de moyens dont dispose l’Etat.

Quel est le nombre de Marocains amazighophones au niveau national?

C’est une question controversée. Disons qu’officiellement, la composante amazighophone représenterait à peu près 28 à 30% de la population. Seulement, à l’IRCAM, on est un peu dubitatifs, notamment lorsqu’on sait que le recensement a été fait sur la base d’un questionnaire dans lequel la question portant sur la langue maternelle ne figure pas. Je peux attester de la chose parce que l’agent qui est venu chez moi n’a pas posé cette question. Il a fallu qu’on insiste pour qu’il énonce à sa façon la question. La question qui figure dans le questionnaire est: ”écrivez-vous l’amazigh avec les caractères tifinagh?” Evidemment que non! Moins de 1% des Marocains écrivent en tifinagh parce qu’aujourd’hui, seuls les enfants âgés de 6 à 12 ans, en primaire, apprennent à l’écrire. Or ils ne sont pas concernés par le questionnaire du recensement. Les résultats, à mon avis, sont donc biaisés.