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01/05/2019 15h:02 CET | Actualisé 01/05/2019 15h:02 CET

Affrontements ou contournement de la révolution: les biens mal-acquis et le piège du ressentiment

Ramzi Boudina / Reuters

Indépendamment du tintamarre médiatico-juridique enclenché par le pouvoir algérien, il est plus urgent de s’intéresser la réaction populaire par rapport aux biens mal-acquis.

Prime à bord, nous définissons les biens mal-acquis, toute opération frauduleuse ayant contribué à la constitution d’un patrimoine sans qu’aucune preuve matérielle n’établisse que les rémunérations d’une activité soient en rapport avec un tel enrichissement.

A partir de cette définition, revenons au dénuement social de la population qui est à l’origine de la réaction de la populace envers les riches. C’est cette première nature de l’humanité qui nous sert d’aiguillon pour mesurer l’ampleur du ressentiment de la population envers ce que l’on appelle la “Issaba”.

Cette première nature de l’homme n’est pas qu’un état psychologique, elle est tout autant politique qu’existentielle. C’est chez F. Nietszsche que l’on trouve l’élaboration conceptuelle la plus concise du phénomène. Dans la “Généalogie de la morale”, F. Nietzsche écrit ce qui suit : “les êtres de ressentiment sont une race d’homme pour qui la véritable réaction, celle de l’action, est interdite et qui ne se dédommagent qu’au moyen d’une vengeance imaginaire”.

En effet, quelques auteurs s’évertuent à analyser le phénomène du ressentiment. Parmi ces derniers, G. Deleuze donne une version philosophique plus globale dans l’optique d’un renouveau “affirmatif” et anti-dialectique de la philosophie. Après l’hégémonie des doctrines post-hégéliennes, il propose une philosophie non plus axée sur l’idée de dépassement dialectique et sur l’activité critique, mais bien sur la valorisation de l’actif sur le réactif (la critique et la dialectique étant assimilés à la négativité).

En prenant en compte l’anti-dialectique des deux philosophes, je limite mes propos aux conséquences de la réaction comme substantialisation de l’attribut “réactif” c’est-à-dire qu’est ce qui fait qu’on réagit de telle façon et à tel moment et non pas autrement. D’un point de vue individuel, les exemples sont nombreux pour les citer tous.

Le plus connu d’entre eux et la révolte de l’esclave contre son maître. Il se dit même, qu’il y a du ressentiment en histoire c’est-à-dire un peuple dominé envieux envers un peuple dominateur. Je limite sciemment mon exemple à la philosophie parce que les études empiriques –comme celles de l’historien M. Ferro, Le ressentiment en Histoire ou de F.Jarrige, Ressentiment, révoltes et histoire- nécessitent un travail beaucoup plus important si de ce point de vue on prend l’exemple de la guerre de libération nationale.

Certainement, c’est dans les actes collectifs que nous retrouvons le plus de cas de la réaction. Le point limite de la réaction et l’acte réactif des conservateurs qui s’illustrent généralement par des positions réactionnaires pour maintenir l’ordre des choses telles qu’elles sont pour bloquer tout idée du progrès. On peut aussi dire qu’il existe d’une multitude de situations qui oppose l’ancien au nouveau, le conservatisme au progrès, l’orthodoxie à l’hétérodoxie, la statique à la dynamique, l’immobilisme au changement, etc.

C’est dans le bras de combat actuel en Algérie qu’il nous semble judicieux de mettre en rapport le changement désiré par la population algérienne à l’immobilisme diligenté par l’armée. Du fait de l’attentisme, on assiste à un contournement du rapport de forces par le pouvoir. Le pouvoir en place par le biais des forces de sécurité instrumentalise l’appareil judiciaire pour sauver le système.

Or, la mise en branle de cet appareil sous les ordres du Général Major est en soi un déni constitutionnel. Il agit sous la couverture de l’article 102 de la constitution pour donner des ordres qui ne relève pas de sa compétence. Alors que le président intérimaire fait figure de marionnette et la présidence est devenue un lieu commun des salamalecs, les forces coalisées du système qui perdurent dans la gouvernance du pays, s’adonnent à des règlements de compte.

Heureusement que le degré de maturité politique du peuple algérien est tel qu’on peut constater que l’éveil de la population est toujours intact envers les manigances du pouvoir. Le fait de convoquer les hommes d’affaires devant la justice ne change rien au problème. Les Algériens sont tellement conscients de l’enjeu du moment qu’ils ne cessent de répéter “Goulna Rouhou Ga3” A tel point qu’ils ont rajouté le nom de Gaid Salah dans la longue liste des gens qui doivent partir.

L’élaboration par le pouvoir algérien de toute une stratégie de contournement de la révolution a pour but principal de bloquer l’élan des forces du changement en Algérie. Pour se maintenir aux commandes de l’Etat, le pouvoir instrumentalise la peur et sème la zizanie en distillant l’idée d’un problème ethnique. Comme la force toute seule ne suffit pas, il recourt à la démagogie en présentant devant la justice des lampistes et pourtant des hommes qui comptent peu dans le système politique algérien.

En soi, la stratégie élaborée par le cercle du pouvoir est la meilleure façon de protéger une grande partie de la “Issaba”. Tout compte fait, l’échec du pouvoir est palpable tant que la pression de la population s’exerce et s’accompagne d’une multitude d’initiatives politiques. Ainsi la stratégie du contournement risque de rendre confuse la situation politique. Au détriment d’un éclaircissement du conflit entre les tenants du pouvoir et le peuple, il y a péril en la demeure si l’on s’achemine vers un règlement de compte non seulement entre les différents clans du pouvoir mais que la crise glisse progressivement vers une radicalisation de la population.

Dès le début du Hirak, les protestataires avait lancé des slogans contre le “Fassad” du pouvoir politique tout en aménageant les forces armées. De ce seul fait, les autorités militaires ont su retourner ce même slogan à leur avantage pour épargner des Généraux corrompus. Ils croyaient avoir conclu un marché de dupes avec les manifestants et pourtant les gens savent pertinemment que c’est sous l’administration du pays par l’armée que les personnalités se sont enrichis frauduleusement.

Au point où l’on en est, il ressort que l’échappatoire proposé par l’armée n’est qu’une machination qui retarde les échéances d’une éventuelle deuxième République. A ce jeu du contournement du changement profond voulu par la population, l’EMG tente de dévier la trajectoire du mouvement populaire par l’entremise de menaces.

Réels ou fictifs, les dangers que court l’Algérie relèvent de la fantasmagorie tant que les manifestations restent pacifiques. Le pouvoir n’a rien à dire de l’exemplarité des manifestants et pourtant il brandit la seule arme qu’il possède en avertissant des dangers extérieurs encourus par le pays.

A ce propos, les autorités algériennes savent mieux que quiconque que les puissances étrangères s’ingèrent dans les affaires des autres pays quelque soit la situation politique. L’immixtion des puissances étrangères est beaucoup plus directe lorsque un pays traverse une crise. Cela étant dit, le problème que pose le contournement de la crise politique par l’armée est en soi, un fait stratégique auquel le Hirak avait jusqu’à récemment peu évalué les difficultés. Par ailleurs, l’accentuation de ressentiment de la population envers la “issaba” sous la forme “Tahsbou ge3″ élimine de facto la possibilité d’une justice transactionnelle et conforte le maintien de la stratégie du contournement par l’armée.

Le dispositif mis en place par la bande qui gouverne encore le pays sert à des fins tactiques parce que précisément l’armée algérienne ne peut plus faire la guerre à son peuple. La finalité de la rhétorique développée par Gaid Salah est précisément, la conjuration de la guerre qu’il ne peut pas mener. Elle est le style d’un discours circonscrit à la révolte populaire.

Il le sait bien le Général que le changement est inéluctable et que le processus en cours n’est pas réductible à quelques promesses d’ordre constitutionnel. Tant qu’on est, le piège du ressentiment pointe son nez et conforte le risque d’une implosion générale si le Général Major s’entête à garder intacte la situation actuelle.

Et pourtant, il en faut de peu pour que la situation n’explose et l’insurrection se répand un peu partout dans le pays. Heureusement qu’en la matière, l’Algérie est traversée par tout un courant pacifique. Et si le souhait de la révolution pacifique ne se concrétise pas, le risque est grand pour que la stratégie du contournement élaborée par l’EMG ne puisse endiguer la fureur de la population.

L’Algérie plus qu’ailleurs connait bien ces phénomènes. Elle garde en sa mémoire non seulement les révoltes des princes et princesses berbères ou la résistance héroïque au colonialisme français et tant d’autres mais aussi sous une forme plus radicale, celle des circoncellions ou la dévastation de la ville romaine de Timgad par les tribus berbères de l’Aurès.

Même les accords d’Evian n’ont pas pu éviter la fuite des natifs Européens dont avait grandement besoin l’Algérie indépendante. Comme on le voit, le risque est grand si les officiers supérieurs s’entêtent à protéger les intérêts de la mafia algérienne. A partir de ces exemples historiques nous avons voulu monter l’impasse de la stratégie du contournement et le désarroi que peut éventuellement créer le ressentiment.

A mon humble avis, les manifestants doivent être positifs à toute épreuve et réfléchir comment construire une nouvelle Algérie sur la base non pas du ressentiment mais en usant de la raison raisonnante pour que les biens mal-acquis soient restitués au nouvel Etat. Il est le seul cadre possible et imaginable d’un droit juste. L’intérêt d’une telle démarche se justifie par la nécessité de récupérer tous les biens illégalement acquis.

Il ne sert à rien non plus de mettre au chômage des centaines et des centaines d’ouvriers et d’employés en mettant fin aux activités des entreprises dont les patrons sont compromis dans toutes sortes de malversations. Pour les cas avérés, l’Etat doit se substituer en nommant à la tête des ces entreprise des gestionnaires compétents. C’est sur la sur la base d’un audit de performance que l’on peut dans un premier temps, évaluer l’intérêt qu’à l’Etat de nationaliser telle ou telle entreprise.

Les objectifs assignés à la justice indépendante c’est de défendre les intérêts de la nation en l’informant dans la transparence, des décisions prises dans les affaires de corruption. Tout le reste est la suite logique d’une compétition que nous espérons ouverte entre les différents constituants de la société algérienne.

Pour toute fin utile, il faut un compromis en actionnant la justice transactionnelle- sauf pour les responsables de la décennie noire qui doivent payer pour leurs crimes de sang et Said Bouteflika qui doit être présenté devant une juridiction spéciale pour usurpation de la fonction présidentielle- sinon on tombera facilement dans les pires situations abjectes de la dictature.