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24/08/2019 19h:58 CET | Actualisé 24/08/2019 19h:58 CET

Affaire Nabil Karoui: Un coupable avéré, de supposés responsables…

En vérité, la bonne question à poser est: “pourquoi a-t-on laissé Nabil Karoui se présenter aux élections présidentielles, avec son passif de poursuites judiciaires et son inculpation pour fraude fiscale et blanchiment d’argent?

HASNA via Getty Images

Depuis 48 heures, commentaires et indignations vont bon train. L’arrestation (kidnapping pour certains…) du patron de la chaîne télévisée Nessma a échauffé les esprits et fait sortir de leurs gonds journalistes et hommes politiques.

Sans revenir sur ce qui a été dit, et en occultant la question phare qui agite les esprits, à savoir ”à qui profite le crime?” l’important est de considérer l’arrestation de Karoui comme l’aboutissant d’une longue chaîne de laxisme juridique et gouvernemental. En vérité, la bonne question à poser est: “pourquoi a-t-on laissé Nabil Karoui se présenter aux élections présidentielles, avec son passif de poursuites judiciaires et son inculpation pour fraude fiscale et blanchiment d’argent?”. L’amendement, tardif, de la loi électorale, n’ayant pas été signé par le président défunt, les frères Karoui ont gardé leurs droits civiques.

Ainsi, à la question de la légitimité de la candidature Karoui, on n’a trouvé que silence de la part des juges du pôle juridique, tout comme du procureur et du ministre de la justice. Or “qui ne dit mot consent”!

Devant un tel consentement (mélange d’inertie judiciaire et de calculs politiques), Nabil et Ghazi Karoui se sont présentés: l’un aux présidentielles, l’autre aux législatives. De ce fait, l’arrestation, (aux allures de série sur Netflix), de Nabil Karoui arrive trop tard. Il fallait agir bien avant!

Comment imaginer une action en justice, intentée en 2016 contre Karoui par l’organisation “I Watch”, action mise en veilleuse pendant des années, puis revenue sur la table lorsque le personnage entreprend une action caritative des plus glauques mais qui lui attire la sympathie des foules! C’est alors qu’on se souvient de la fameuse société “Nessma Broadcast SARL”, société accusant un découvert de 2,5 millions de dinars, auprès de la Banque de l’Habitat (soit deux fois le capital social de la banque). Cette dette de la fameuse chaîne privée n’est pas la seule: depuis Août 2011, Nessma TV doit, à l’office national de télédiffusion, la coquette somme de 169.000 dinars. Autant de dettes non réglées alors que la chaîne dispose d’un des plus forts audimats du pays.

Bien plus, ‘I Watch’ a découvert une société domiciliée au Luxembourg, sous l’appellation de Nessma TV, société exonérée d’impôts, possédant un capital de 31.000 euros, et elle-même détenue par une autre société Luxembourgeoise, intitulée “Karoui and Karoui lux SA”, laquelle détient des parts dans des sociétés filiales, telle la société “Nessma Broadcast”, criblée de dettes en Tunisie. Deux autres sociétés ont également été découvertes: l’une au Canada, l’autre à Dubaï. En somme un enchevêtrement où seul Dieu pourrait reconnaître les siens… Dès lors “Kanat El Aàila”, n’est que le maillon tunisien d’un vaste réseau international où l’évasion fiscale est la règle. Même les droits de propriété du logo de la chaîne télévisée sont détenus par la société luxembourgeoise, société totalement exportatrice, enregistrée dans notre pays depuis 2009. Cette société Off Shore ne paie évidemment pas d’impôts…. Et l’argent circule tranquillement entre les différentes sociétés du “réseau Nessma”.

Les faits sont là. Ils auraient suffi à condamner les deux frères Karoui depuis des années, s’il n’y avait pas eu les alliances qu’ils ont concocté avec les dirigeants successifs du pays. N’oublions pas qu’aux dernières années du régime Ben Ali, Nessma était une chaîne prospère, alignée, sans états d’âme, sur les dirigeants de l’époque… Après le 14 Janvier 2011, Nabil Karoui, s’est “adapté” en changeant, sans vergogne, d’alliés et de protecteurs. Ainsi, sa chaîne télévisée qui est, depuis 2014, sous le coup d’un ordre de suspension, émanant de la Haica (pour non respect du cahier de charges de la Haica), cette chaîne a longtemps frimé, tenant la Haica en échec. Lorsque, le 25 avril 2019, la Haica s’est avisée de passer à l’acte et de faire saisir le matériel de la chaîne, Nabil Karoui a actionné ses appuis et Nessma a repris ses programmes.

En somme, la culpabilité est là, avérée, ne souffrant d’aucun doute. Elle aurait dû donner lieu à un jugement depuis longtemps. Or, voilà qu’après un long immobilisme, les magistrats se mettent à bouger de façon malencontreuse, peu avant les élections : il y’a quelques semaines, Nabil Karoui était entendu, deux jours de suite, à la brigade financière. Puis, le 23 Août, des agents de l’ordre, munis d’un mandat d’arrêt,  ont saisi notre homme alors qu’il revenait d’une réunion politique à Béja.

La date choisie est des plus mauvaises. Car elle confère à l’action entreprise, une coloration politique qui fait passer tout le reste au second plan. Oublié le réseau international de sociétés mafieuses, domiciliées dans des paradis fiscaux! Perdue de vue l’indécente campagne caritative, menée par Nabil Karoui depuis deux ans, en mémoire de son fils décédé, avec des citoyens exprimant leur gratitude en direct! L’arrestation de Nabil Karoui l’a érigé en victime d’un règlement de comptes aussi trivial que simpliste. Car on est rentré dans ce qu’on pourrait appeler les “terribles simplifications”: la majorité des commentateurs accusent Youssef Chahed ; c’est lui qui, avant de quitter son poste, aurait décidé d’éliminer un candidat qui grimpait sans scrupules dans les sondages. C’est d’ailleurs la version que le parti de N. Karoui s’est empressé de servir aux médias étrangers… D’autres lorgnent du côté d’Ennahdha: c’est Rached Ghanouchi, qui a “actionné les magistrats” afin de nuire à Chahed tout autant qu’à Karoui….

Dans les deux cas de figure, il faudrait créditer Chahed, tout autant que Ghanouchi, d’une bonne dose de crédulité, pour qu’ils entreprennent une action sans prévoir ses conséquences à moyen terme. Il faudrait surtout considérer que le pouvoir juridique reste sous la coupe du gouvernement ou des dirigeants d’Ennahdha. Nous avons de bonnes raisons de croire en l’intégrité morale et professionnelle du pôle financier et des magistrats qui le représentent. Nous ne céderons donc pas à l’hypothèse d’une éventuelle manipulation de ces magistrats. Il n’en demeure pas moins que leur passage à l’acte a eu lieu à un très mauvais moment, car il a éclaboussé de boue toute la campagne électorale.

En définitive, par ce mauvais timing, ils sont “les premiers responsables” du désordre qui règne aujourd’hui. Il ne reste désormais à ces magistrats, qu’une issue pour éloigner d’eux les soupçons et assainir quelque peu l’atmosphère électorale: traiter au plus vite le dossier des frères Karoui et prononcer à leur encontre un jugement définitif.

En attendant, l’un des candidats à la magistrature suprême passe son week-end à ‘la Mornaguia’, même si, pour l’Isie, son nom figure toujours en bonne place sur la liste des (éventuels) futurs locataires de Carthage! ‘La Mornaguia’ deviendrait-elle la résidence d’été de nos présidents ?

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