MAROC
12/10/2018 16h:53 CET | Actualisé il y a 11 heures

Affaire Khadija: Pour la partie civile, l'expertise médicale de la jeune fille ne "vaut rien"

La défense demande une nouvelle expertise médicale.

FADEL SENNA via Getty Images

JUSTICE - Alors que l’expertise médicale de Khadija, demandée par la Cour d’appel de Béni Mellal, a été remise au juge d’instruction en charge de l’affaire, les avocats de la partie civile contestent le rapport effectué par un médecin légiste, un dermatologue et un chirurgien esthétique et dénoncent une analyse médicale non-conforme et “pleine de contradictions”.

Certains éléments du rapport ont fuité dans les médias ces jours-ci, notamment les détails autour de la virginité de Khadija, 17 ans, présumée victime, durant deux mois, de viol, de séquestration et d’actes de tortures par un gang de 12 hommes à Oulad Ayyad. Le dossier médical, dont le HuffPost Maroc détient copie, indique que l’état de l’hymen de la jeune fille ne permettrait pas d’affirmer qu’il y a eu des actes sexuels. Le cas de Khadija, commun à de nombreuses femmes, serait le suivant: elle a un hymen dit “complaisant”, en d’autres termes, qui ne se déchire jamais, même après pénétration, ce qui pour les experts ne permet pas de prouver s’il y a eu viol.

Pour une source autorisée proche du dossier, Khadija n’est plus vierge et des preuves médicales peuvent en attester. “La jeune fille a vu un gynécologue dès le début de cette affaire qui l’a examinée minutieusement. Il a insisté: pour lui Khadija n’est pas vierge, n’a plus d’hymen et a subi de nombreux rapports sexuels. Malheureusement, ce rapport du gynécologue n’a pas été ajouté au dossier d’expertise médicale, c’est pourquoi Khadija va, dans la mesure du possible, retourner le voir dès lundi prochain pour une contre-expertise”, ajoute cette source.

“Cette expertise médicale ne vaut rien”, tranche pour sa part Youssef Chebi, avocat de Khadija interrogé par le HuffPost Maroc. “Le corps médical chargé de l’expertise n’a pas fait son travail correctement, a manqué de compétences et ne répond pas à la question posée par le tribunal qui est: ‘Cette fille a-t-elle été violée?’”, poursuit-il, avant de relever plusieurs anomalies. 

“Premièrement, il est tout de même incroyable qu’un examen gynécologique ne soit pas effectué par un gynécologue mais un médecin légiste. Deuxièmement, il est d’autant plus incroyable qu’au Maroc, il semble incompréhensible pour beaucoup de gens que 12 hommes puissent abuser d’une fille sans perforer son hymen, personne ne peut envisager que scientifiquement, cela est possible”, déplore l’avocat, qui rappelle que la fuite d’éléments du rapport dans la presse peut influencer le cours de l’affaire.

Une expertise pleine d’hypothèses

D’après lui, aujourd’hui, personne ne veut croire la victime. “Tout le monde s’acharne à la traiter de menteuse, mais les faits sont là. Il s’avère que les accusés ont reconnu devant les gendarmes, puis le juge, avoir abusé de Khadija. D’ailleurs parmi eux, il y en a un à qui le juge a demandé à quel moment il a eu des rapports avec Khadija et si elle était tatouée. Le garçon a répondu qu’elle ne l’était pas lorsqu’il a eu des rapports. Il vient d’avouer un crime qui va lui coûter entre 5 et 10 ans de prison mais tout ce qu’on a retenu de ce témoignage, c’est les tatouages!”, poursuit Me Chehbi. 

Le rapport médical indique ainsi que les tatouages de Khadija sont anciens, que d’autres auraient pu être faits par la jeune fille, mais que certains auraient été infligés durant la période de séquestration. “Ça n’a aucun sens, cette expertise finalement donne raison à tout le monde et émet des hypothèses au lieu de fournir des explications concrètes. Ce rapport c’est vraiment l’auberge espagnole, chacun peut prendre ce qui l’arrange dedans et les avocats des accusés peuvent dire qu’il est même en leur faveur”, note l’avocat qui appelle à faire une nouvelle expertise qui ne soit pas “incohérente et contradictoire”. 

Pour la source proche du dossier consultée par notre rédaction, ce rapport décrédibilise la parole de la victime. “Du début à la fin, ce ne sont que des hypothèses qui remettent en question les témoignages de Khadija. Ils n’ont pas correctement fait leur travail, qui consistait à apporter des justifications scientifiques. Il n’est question que des tatouages et des cicatrices de la jeune fille qu’elle se serait infligés elle même par scarification et automutilation. La conclusion du rapport indique même que Khadija doit suivre une expertise psychiatrique. Ça peut sous-entendre qu’elle serait folle et malade et aurait tout inventé”, conclut-elle. 

Même son de cloche du côté de Me Hachane, le deuxième avocat de Khadija pour qui il doit y avoir “contre-expertise”, la demande va être faite, annonce-t-il à notre rédaction. 

Lors de l’audience de ce mercredi 10 octobre, le juge d’instruction a ordonné son report au 24 octobre afin de permettre aux deux parties d’examiner le rapport médical avant la confrontation de Khadija avec ses autres présumés agresseurs.