MAROC
12/03/2019 15h:32 CET

Adam Rabati: "La visite du pape doit unir les chrétiens marocains"

Portrait d'un Marocain qui a choisi de se convertir au christianisme.

Adam Rabati/Facebook

PORTRAIT - “Nous irons à la rencontre du pape François en tant que citoyens marocains avant tout”. À quelques jours de la visite dans le royaume du pape François, les 30 et 31 mars, Adam Rabati, à la tête de l’Union des chrétiens marocains, confie au HuffPost Maroc que cette visite revêt, pour les chrétiens du Maroc, “une portée spirituelle et non de plaidoyer”. “Nous ne voulons pas en faire l’occasion de plaider pour les droits des chrétiens marocains. Si le pape effectue cette visite, c’est pour apporter un messager de paix (...) Mais des associations en profitent pour en faire une carte de pression sur le Maroc”, poursuit-il.

Adam Rabati, qui se dit être pasteur proclamé par une communauté de plus de 300 familles chrétiennes marocaines, estime nécessaire de “ne pas dévier l’objectif spirituel de la visite du pape”. “Il se rend au Maroc pour adresser un message de tolérance et s’enquérir de la situation des migrants, on ne peut pas exploiter cela pour soulever des polémiques autour du vécu des chrétiens marocains”, insiste-t-il. Un choix qui lui a valu des différends, notamment au sein de l’association marocaine des droits et libertés religieuses dont il était secrétaire général. “Dernièrement, avec le président, nous avons eu un conflit sur les principes de porter la voix des chrétiens marocains. Il m’a finalement accordé ma démission”, poursuit-il, soulignant que, pour lui, “le combat pour cette communauté religieuse doit se faire sereinement”.

La quête de cette sérénité sera longue et périlleuse. Adam Rabati en a bien conscience, tant son parcours diffère peu de celui de ses pairs marocains qui ont, comme lui, choisi de se convertir au christianisme. “Je porte deux noms. L’un est administratif et figure sur ma carte d’identité nationale: Mohamed El Amri. Le second, spirituel, Adam Rabati, à travers lequel je me sens exister”, explique-t-il. Une double identité qu’il assume puisqu’elle lui permet de jongler entre le citoyen marocain reconnu auprès des autorités et celle du pasteur respecté auprès des chrétiens marocains auxquels il se dit fier d’appartenir.

Aux origines d’une conviction

Natif de Rabat en 1965, il raconte avoir vécu dans une famille marocaine des plus normales où les principes humains passaient avant tout. “J’ai vécu une grande ouverture d’esprit dans le foyer familial”, assure-t-il. Aîné d’une fratrie constituée de 3 frères et de 2 sœurs, Adam Rabati voue une grande admiration à ses défunts parents. “Mon père, Thami El Amri, était gérant de cinémas à Rabat et, pour lui, le respect des autres était un principe de vie. Quant à ma mère, Aïcha Khyati, elle, était militante des droits de la femme à l’éducation. Elle avait fait beaucoup de bruit à l’époque. Elle était l’une des rares à obtenir son brevet dans les années 60 et à devenir, plus tard, experte comptable”, raconte-t-il, fièrement.

Dans sa famille, Adam avait des rêves d’artiste à la recherche de découvertes. Baccalauréat en poche, il a suivi des formations et s’adonnait à la sculpture en fusionnant les matières. “J’avais rallié l’Association marocaine pour l’éducation de la jeunesse et je m’opposais à l’idéologie extrémiste de la religion que prônaient, dans les années 80, les disciples des frères musulmans”, poursuit-il. Mais son choix de se convertir au christianisme ne se fera toutefois pas en signe d’opposition politique, dit-il. “À l’église qui se trouve au quartier l’Océan à Rabat, des espaces étaient consacrés aux activités sportives. J’y allais souvent avec des amis pour m’entraîner. C’est là que j’ai trouvé une petite bibliothèque et, face aux livres, je ne résiste jamais à mon appétit pour la lecture. J’ai alors lu la bible et plusieurs livres sur le christianisme”, se rappelle-t-il. 

Après la lecture, arrive la conviction. Le jeune homme est conquis par ce qu’il qualifie de “principes humains du christianisme”. “J’ai décidé alors de me convertir en 1983 alors que j’avais 18 ans. Ma famille ne m’a pas renié comme c’est le cas pour d’autres”, assure-t-il, précisant, cependant, qu’une de ses deux sœurs se montrait réticente. “Elle me cachait les livres, croyant qu’avec le temps, j’allais oublier, que je changerais d’avis. Mais elle a fini par comprendre que j’avais fait un choix”, poursuit-il.

Si Adam Rabati a vécu sa conversion sans problème au sein de sa famille, à l’extérieur, il a dû assumer les conséquences de “l’intolérance envers les apostats”. “J’ai dû quitter mon travail, mes amis, malgré moi. Et j’ai été sauvagement agressé par trois hommes armés de bâtons le 21 août 2008, à Rabat. Ils m’ont suivi après avoir quitté une conférence et m’ont roué de coups en m’appelant ‘l’kafer’ (apostat)”, se souvient-il, évoquant avec amertume cette agression qui lui coûtera 3 jours de coma.

Face à l’intolérance

Il a très vite compris qu’il devrait se protéger de cette intolérance. “J’évite d’aller à toutes les conférences auxquelles je suis invité et je fais en sorte de ne pas trop m’afficher”, reconnait-il. Pour lui, la prudence s’impose à la communauté chrétienne marocaine appelée, selon lui, ”à s’unir pour parler d’une seule et même voix”. “Il faut fédérer nos efforts, nous battre ensemble pour la reconnaissance”, estime-t-il. 

Un plaidoyer commun, c’est ce que souhaite Adam Rabati qui, à travers l’Union des chrétiens marocains, veut sensibiliser de nouveau les institutions nationales, comme le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) ou encore Diwan Al Madhalim (bureau des doléances). “Je suis pasteur reconnu par une assemblée de représentant les chrétiens marocains depuis 1996 et ma maison sert d’église, puisque nous n’avons pas la possibilité, en tant que Marocains, de pratiquer notre religion dans les églises existantes. L’accès n’y est autorisé qu’aux étrangers”, regrette-t-il. Des domiciles/églises, Adam Rabati affirme qu’il en existe plusieurs à travers les régions du Maroc. “Nous sommes presque tous des protestants et nous nous retrouvons dans ces églises particulières pour y célébrer nos mariages et pour la messe du dimanche”, précise-t-il. 

Pouvoir sortir de l’ombre reste leur but. “Mais avant, il faut préparer le terrain, assainir les représentations qui parlent au nom des chrétiens marocains. Dans certaines coordinations, il y a une mauvaise gestion et des représentants qui tiennent des propos haineux envers les autres. Nous ne voulons pas de ceux qui font d’une religion un moyen de propagande”, assure-t-il. Ce qu’ils veulent, ajoute ce dernier, c’est “une intégration et une reconnaissance au sein de notre société qui a toujours été tolérante envers les autres confessions et les libertés religieuses”. 

Leur espoir, ils s’y accrochent malgré les difficultés. “Quand j’avais béni le mariage d’un couple marocain à Rabat , publiquement, en présence de médias, en mai dernier, j’ai reçu des appels de menaces. Mais il n’y a pas eu de représailles par les autorités marocaines alors que ma femme et moi avions peur de nous retrouver en prison”.  

À l’Union des chrétiens marocains, la visite du pape augure un meilleur avenir à cette catégorie. “Nous avons un vœu: que la liberté de culte soit reconnue dans sa globalité. Et là je ne parle pas seulement de chrétiens marocains. Les Marocains sont tous citoyens égaux et sur la base de ce principe, nous aurions aimé prendre part aux célébrations de la fête du Trône, notamment à la cérémonie d’allégeance”, dit-il, soulignant son espoir d’être reçu, et donc reconnu, par le souverain, commandeur des croyants. “De tous les croyants”.