TUNISIE
26/04/2018 15h:57 CET | Actualisé 26/04/2018 15h:59 CET

Activistes et experts dressent un portrait de la corruption en Tunisie

Un portrait inquiétant

PeopleImages via Getty Images

Dans le cadre d’un programme de sensibilisation à la lutte contre la corruption, des activistes et experts nationaux et internationaux ont donné, dans une série d’interviews au programme“Afkar”, leurs avis sur comment la corruption pourrait être réduite en Tunisie par des moyens simples, qui commencent à l’échelle personnelle jusqu’à l’échelle de l’État. Ils ont également expliqué la menace que constitue la corruption sur la prospérité économique de la Tunisie. 

Chaima Bouhlel, directrice de programmes chez l’association “Barr Al Aman”, et ancienne secrétaire générale d’Al-Bawsala, estime que tout commence au niveau du citoyen, lequel est en mesure de changer les choses en changeant ses habitudes. En effet, recourir aux pots de vin ou aux interventions pour obtenir des faveurs est la base de la corruption en Tunisie, et se pratique quotidiennement dans plusieurs services administratifs et autres.

 

Ainsi, selon Bouhlel, il suffirait que chaque citoyen abandonne ce genre de pratiques pour commencer à vraiment combattre la corruption.

Elle a également soulevé le problème de la justice qui n’a pas bénéficié des moyens nécessaires à son indépendance après la révolution. Ce problème est, selon Bouhlel, à l’origine de la propagation de la corruption et son explosion après 2011.

“À cause du sentiment d’injustice, Il nous est devenu impossible d’appliquer une quelconque politique basée sur la loi, qui est censée régir les relations entre personnes et institutions. Ce sentiment d’injustice engendre à son tour un sentiment d’insécurité, qui constitue un frein aux initiatives, et se met en obstacle à l’investissement” a-t-elle déclaré.

Il s’agit donc de toute une chaîne, d’un système qui est aujourd’hui incapable de procurer le minimum de garanties aux investisseurs, et nuit de ce fait à la croissance économique du pays.

 

Pour elle, il y a aujourd’hui une impression, si ce n’est une conviction, que la corruption est partout en Tunisie. Et cette impression suffit, selon Bouhlel, à admettre l’existence d’un problème de corruption suffisamment sérieux pour le combattre.

“Tous les Tunisiens sentent ou savent que la corruption existe partout. Ils ont soit été confrontés à une situation réelle, soit ils ont une idée préétablie sur les politiciens qui pour eux sont majoritairement corrompus, ou bien tout simplement quand ils voient que la justice n’est pas en train de faire son travail” a-t-elle ajouté.

Marwen Muasher, vice président des études au Carnegie Endowment for International Peace, estime pour sa part qu’il existe un bon nombre de mesures que l’État pourrait prendre afin de réduire la corruption. Il cite notamment la déclaration sur le patrimoine des responsables politiques, insistant sur le fait que ce genre de déclaration doit se faire annuellement et de façon publique, et englober tous les politiciens.

Il a également souligné l’importance de la numérisation des opérations administratives afin que celles-ci soient bien tracées, ce qui selon lui agira de façon directe sur la corruption en Tunisie, en réduisant les opportunités de corruption auxquelles les corrupteurs et les corrompus ont généralement recours.

 

 

Il a d’autre part indiqué qu’il est tout à fait essentiel d’arriver à mettre en place une justice indépendante, ajoutant que la question de la cour constitutionnelle en Tunisie devient une nécessité absolue qui doit rapidement être réglée.

Muasher estime par ailleurs qu’il n’existe pas suffisamment de volonté de combattre la corruption en Tunisie. “Il s’agit de tout un ensemble de mesures législatives et administratives, qui doivent être accompagnées de volonté” a-t-il déclaré. 

 

Parmi les mesures qui doivent être prises à ce sujet, Muasher estime qu’il faut également instaurer une loi qui protège les dénonciateurs de corruption. Il souligne aussi “une crise de confiance” entre le peuple et l’État, qui considère que celui-ci manque de “sérieux” dans sa lutte contre la corruption. Ainsi, Muasher pense qu’il est important que l’État regagne la confiance des citoyens à ce niveau, afin de se sentir plus en sécurité et contribuer ainsi à ce combat par la dénonciation.

 

Marwen Muasher n’a pas manqué de relever les retombées négatives de l’économie informelle sur l’économie du pays. Le commerce parallèle correspondrait à la moitié de l’économie tunisienne. Ce taux inquiétant est selon Muasher le fruit de la corruption importante pratiquée aux passages frontaliers.

“Ce commerce informel prive l’État de revenus importants” a-t-il ajouté.

Asma Bouraoui Khouja, enseignante et chercheuse à l’Ecole Supérieure de Commerce de Tunis, s’est de son côté intéressée à l’influence de la corruption sur l’économie tunisienne, d’un point du vue micro et macro économique. celle-ci estime que la corruption dérègle l’équilibre entre les acteurs économiques du marché (investisseurs, chefs d’entreprises, etc..), et confère à certains des avantages, obtenus au dépens d’autres qui, souvent, “n’ont pas les moyens de corrompre” dit-elle.

“Cela crée une distorsion du marché que les corrupteurs exploitent à leur profit afin d’occuper une plus grande place. Ainsi, il en résulte une concurrence faussée et des investisseurs découragés.” 

Selon elle, la corruption entraîne sur le plan macro-économique un manque à gagner en termes d’opportunités d’investissement ratées, ce qui agit directement sur la création d’emplois.

 

Bouraoui Khouja a également indiqué une certaine transformation de la corruption entre la période pré et post-révolution. Selon elle, la corruption représentait tout un système et était pratiquée essentiellement par le clan du président déchu, mais celle-ci est selon elle devenue plus “diffuse” aujourd’hui et est donc passée de la corruption à grande échelle à la “petite corruption” largement plus étendue.

 

Certains pensent toutefois que seule la perception de la corruption a changé après 2011, et que l’étendue du phénomène est la même. Pour eux, la corruption a seulement été exposée au grand jour.

Mais plusieurs rapports indiquent le contraire et soutiennent la thèse d’une propagation incontrôlée de la corruption après la révolution. On peut ainsi citer comme exemple le rapport établi par le bureau GAN Integrity en 2017, qui avait détaillé la corruption en Tunisie  et recoupé des informations relatives à la corruption au niveau de plusieurs services publics tunisiens comme les services de douanes, finances, institutions législatives, institutions judiciaires, et la Police.

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