MAROC
22/03/2019 15h:00 CET

Accès à l'eau: Les erreurs que le Maroc devrait corriger

Si l'adduction en eau potable a été réussie, la gestion des eaux usées ne l'est pas.

Lara Tkalcec / EyeEm via Getty Images

EAU - Une sonnette d’alarme en cette journée mondiale de l’eau, célébrée ce vendredi 22 mars. Pour l’Association des Enseignants des sciences de la vie et de la Terre (AESVT-Maroc), l’état des lieux laisse présager le pire si le Maroc n’agit pas. “Nous avons trois grands problèmes de gestion de l’eau au Maroc à commencer par un mécanisme qui n’est pas bouclé, c’est-à-dire qu’on entame le développement d’une branche sans jamais arriver à terme”, déclare au HuffPost Maroc le président de l’AESVT, Abderrahim Ksiri. 

Ce “mécanisme inachevé” a pour origine un déséquilibre entre l’offre et la demande. “En fait, le Maroc a travaillé plus sur l’offre avec la politique des barrages en assurant suffisamment d’eau pour l’agriculture, l’industrie, le tourisme et l’eau potable... Il a réussi la partie offre, mais négligé celle de la demande”, estime Ksiri. Et de souligner que cette eau mobilisée en grande quantité finit, dans sa majorité, par être gaspillée.

Un gaspillage énorme, à en croire ce militant associatif qui l’évalue à plus de la moitié dans l’agriculture. “Sur les 80% d’eau consommée par l’agriculture, 60% est gaspillée parce que l’irrigation est localisée (plus de 1,5 million d’hectares) et le goutte à goutte n’a pas été généralisé”, cite-t-il en exemple. Et de regretter que, dans cette situation, des structures puisent en abondance les nappes phréatiques. “Le marché leur a été ouvert et, en contrepartie, il n’y a pas eu de travail sur l’économie de l’eau, le contrôle de son utilisation. Sauf, pour l’eau potable à travers le système des tranches, ce qui représente 5% seulement”, fait-t-il remarquer. 

Eaux usées, danger permanent

Le deuxième grand problème que soulève le président de l’AESVT se trouve dans l’adduction d’eau potable. “Si, dans le milieu rural, le programme PAGER a permis d’assurer cet accès à plus de 97% des populations soit par fontaine soit par eau courante, il n’y a pas eu, en parallèle, un suivi concernant la sortie de cette eau devenue usée après utilisation”, observe-t-il. 

L’ONEE assure l’offre en eau à travers le département ministériel en charge, mais pas le traitement des eaux usées qui relève des collectivités locales, du ministère de l’Intérieur. “Il faut un seul acteur. Dès qu’on décide de l’adduction d’eau potable, il faut décider en même temps de ce qu’on va faire des eaux usées”, insiste ce militant. Et pour cause, il souligne que “l’impact négatif risque d’être supérieur à celui positif de l’adduction de l’eau potable. On se retrouve avec des millions de mètres cubes d’eau usée déversée dans la nature”.

En chiffre, l’AESVT indique que 59,2% seulement des ménages occupent un logement raccordé à un réseau public d’évacuation des eaux usées: 88,5% en milieu urbain et seulement 2,8% en milieu rural. Alors pour faire mieux connaitre les risques sanitaires et environnementaux graves que cette situation peut avoir “surtout au niveau des centres ruraux émergents”, cette association organise avec la Fondation Lydec, l’Académie régionale de l’éducation et de la formation (AREF) et l’Alliance marocaine pour le climat et le développement durable de Casablanca Settat une table ronde, ce vendredi après-midi, avec pour thème: “L’accès à l’eau potable et à l’assainissement au Maroc: quels enjeux pour la santé publique?”.

“Pour les villageois, si l’eau était en quantité limitée auparavant dans les puits, leurs douars restaient, toutefois, propres. A présent qu’ils ont l’eau chez eux, des odeurs nauséabondes flottent dans l’atmosphère et les eaux usées se déversent partout. Des animaux en boivent, les enfants jouent à côté et la nappe phréatique se pollue petit-à-petit”, alerte le président de l’association. C’est vers la catastrophe sanitaire que courent ces villages, selon le militant écologique pour qui le traitement et l’épuration des eaux usées au niveau des villes, villages et petites agglomérations relèvent d’une urgence vitale. “L’assainissement devient la grande préoccupation des populations”, soutient-il. 

Eau, en bouteille ou dessalée?

A la situation écologique s’ajoute un troisième problème: la qualité de l’eau. “Le Maroc n’a pas fait l’effort nécessaire. Sur 45 à 50% des points de mesure qui ont été faites par le Maroc, la qualité de l’eau a été mauvaise à très mauvaise”, indique Ksiri. Et d’expliquer que l’origine de cette détérioration est à mettre sur la pollution de la nappe phréatique par l’utilisation “non gérée”, entre autres, de pesticides et d’engrais. 

“Nous sommes dans une situation grave d’autant qu’elle touche directement la santé. Les Marocains sont obligés d’aller plus vers les bouteilles d’eau, ce qui n’est pas une bonne mais une très mauvaise solution”, assure le président de l’association. De 2010 à 2016, la consommation de cette eau a doublé, indique-t-il. Et de préciser qu’en 2016, 700 millions de litres auraient été consommés. “Nous sommes à près de 28 litres par habitant chaque année alors que 63% des Marocains n’ont pas de quoi se payer cette eau en bouteille. On ne peut pas créer de cette eau une injustice sociale, on devrait investir dans un mécanisme cohérent de gestion de l’eau potable”, recommande le président de l’AESVT.

Et ce n’est pas le choix du Maroc d’investir dans le dessalement de l’eau de mer en prévention du stress hydrique que recommande ce militant. Si le rapport mondial des Nations unies sur la mise en valeur des ressources en eau, présenté le 19 mars, indique que le Maroc fait partie des 31 pays confrontés à un stress hydrique compris entre 25% et 70%, le dessalement reste, toutefois, un des plus onéreux des investissements pour pallier au problème. “La plupart des villes au Maroc vont vers le dessalement alors que c’est trop cher. L’Etat a choisi de faire payer une note salée aux citoyens alors qu’elle peut faire appliquer la loi pour mieux gérer les ressources en eau”, estime-t-il. 

Préserver les nappes phréatiques en faisant des agences des bassins hydrauliques de véritables gendarmes de l’eau peut éviter le pire. C’est ce dont le président l’AESVT est convaincu: “On n’aurait pas besoin de dessaler l’eau de mer si ces agences veillent à ce que les puits ne soient pas creusés un peu partout sans autorisation. Si la loi est là, elle n’est pas appliquée”, martèle-t-il. 

Et dans cette application stricte de la loi, Ksiri appelle à plus d’implication de la police de l’eau: “On n’a même pas l’impression qu’elle existe, actuellement”. Veiller sur le respect de la loi impose, par ailleurs, au Maroc, ajoute le militant, d’accélérer la mise en oeuvre du conseil de l’eau et l’éducation des populations. “Sans cela, nous serons durement impactés par les changements climatiques”.