MAROC
21/03/2018 18h:11 CET

Inégalité dans l'héritage: un appel lancé par des intellectuels contre un véritable tabou

“La règle du ta’sib choque beaucoup de personnes. Elle est inadaptée à l’époque actuelle".

Rafael Marchante / Reuters

ÉQUITÉ – L’union fait la force. Ils ont fait de l’équité homme/femme une cause commune en lançant et en signant un appel pour l’abrogation de la règle successorale du ta’sib. En quoi consiste celle-ci? Cette règle oblige les familles n’ayant que des filles à accepter, dans le cadre d’un héritage, le partage des biens avec les parents mâles, même éloignés.

Une règle face à laquelle s’insurgent ces militants pour l’équité de tous bords. Leur argument, ils le puisent dans la mutation sociale qui a radicalement changé la place de la femme. Si, avant, elle avait été prise en charge économiquement par les hommes de la famille, à présent, “la grande famille a été remplacée par la complexité de la vie moderne et fait que seuls les parents sont en charge de leurs enfants”.

Bien plus qu’une évolution dans le temps, l’abrogation de cette règle est surtout dictée par la nécessité d’éviter “les conséquences dramatiques sur la situation économique et morale des veuves, des orphelines et de leurs familles de manière générale”, écrit le collectif d’intellectuels marocains initiateur de l’appel, dans un communiqué.

Ayant déjà traité le sujet sous ses différents aspects, ce collectif avait d’ores et déjà publié, au printemps dernier, un livre “L’héritage des femmes” sous la direction du médecin et écrivain Siham Benchekroun. Convaincu de la nécessité de poursuivre et d’élargir leur militantisme autour de la cause, ils ont lancé, aujourd’hui, cet appel pour l’adhésion d’autres penseurs, auteurs et militants.

Plus de 100 signatures récoltées pour le moment et d’autres beaucoup plus nombreuses sont attendues dans les prochains jours. Parmi les signataires figurent, en plus du collectif ayant élaboré le livre, la cinéaste Farida Belyazid, le militant et poète Salah El Ouadie, l’avocate Zhour Elhorr, le poète et écrivain Mohamed El Achaari, la lauréate du prix de l’ONU pour les droits de l’Homme, Khadija Ryadi, et le professeur universitaire Driss Khrouz.

“La règle du ta’sib choque beaucoup de personnes. Elle est inadaptée à l’époque actuelle”, déclare, au HuffPost Maroc, la juriste Fatiha Daoudi, co-auteur du livre et membre du comité de rédaction de l’appel. Pour cette dernière, si “nous sommes dans un contexte social conservateur”, prendre des initiatives de sensibilisation pourrait bien être un premier pas vers le changement. “La règle du ta’sib est la plus facile à abroger. Notre voisin, la Tunisie, l’a déjà fait depuis des années”, rappelle-t-elle, soulignant que le collectif agit avec “pragmatisme”. Et pour cause, elle explique que le collectif a mené un travail de terrain pour l’élaboration du livre et “nous avons constaté que l’égalité relève, pour l’instant, de l’impossible. La société n’y est pas prête”.

Un constat loin de décourager les initiateurs de l’appel qui trouve, d’après eux, sa raison d’être non seulement dans l’évolution économique et sociale du Maroc, mais aussi dans le fait que la règle du ta’sib “n’a aucun fondement coranique”. Le collectif estime d’ailleurs que “dans le contexte d’aujourd’hui, le ta’sib va à l’encontre des principes de la justice du Coran (’adl) et non dans le sens de ses finalités (maqasid)”.

Sur un chemin miné, ce collectif s’engage avec prudence pour concrétiser son projet d’équité. “C’est un long travail que nous avons entamé. Nous venons de lancer l’appel et nous attendons de récolter des signatures pour atteindre un million”, espère Fatiha Daoudi, qui précise que cet appel/pétition vise le grand public convié à y apporter sa contribution sur le site de pétitions citoyennes Avaaz.

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