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04/03/2019 15h:21 CET | Actualisé 04/03/2019 15h:21 CET

Abir Moussi, renouveau ou danger pour la démocratie?

Abir Moussi trouve dans le dégout actuel des Tunisiens pour la classe politique, un véritable boulevard.

FETHI BELAID via Getty Images

Quand les autoproclamés modérés sont aux abois, les populistes en font leur affaire. C’est par hasard, en retournant en Tunisie, qu’autour de moi, plusieurs de mes amis se disent convaincu par Abir Moussi. Le phénomène? Intriguant. Les idées? Effrayantes.

Benchmark -qui fait des sondages d’opinion en ligne-  lui crédite 9,8% d’intentions de vote. Mais non, elle n’est pas la personne à abattre politiquement, comme le suggère certains médias, car elle représente un changement, elle est la personne à abattre politiquement car elle diffuse des idées liberticides.

Une réhabilitation de l’ancien régime

Abir Moussi trouve dans le dégout actuel des Tunisiens pour la classe politique, un véritable boulevard. Pour se mettre sur cette route vers le pouvoir, elle dessine les contours d’un discours qu’on a déjà rencontré. L’ancien régime qui a eu ses dépassements mais qui a fait “de bonnes choses”.

Son argument? La situation économique. Bien sur que Moussi peut se permettre de dire ça. Admettons que les contextes sont comparables: Peut-on se fier aux bilans économique d’un gouvernement dictatoriale? Et quelles conséquences le vol d’une partie des caisses publiques de l’État a eu sur notre situation actuelle?

Autant nous pouvons être d’accord sur l’incompétence de certains politiciens depuis la révolution -d’une grande majorité même-, la responsabilité de la crise que nous vivons est a attribuer à Ben Ali et son RCD, que Moussi tente de justifier par, la castration de l’entrepreneuriat par les Trabelsi, par la cartellisation des propriétés et des entreprises et par les disparités sociales qui n’ont fait que se creuser sous le règne de ZABA.

Revenons au contexte. Nous sommes dans une situation où notre économie doit être réanimée. N’allons pas chercher la solution chez ceux qui l’ont mise dans un coma artificiel, tant ses blessures étaient profondes.

Un travail de mémoire

Maintenant que les arguments ont été évoqués, parlons de la cause du phénomène Moussi. La nostalgie de l’ancien régime est provoquée, a mon avis, par une absence de pédagogie et de travail sur la symbolique de la révolution. Notre 14 Janvier n’est pas le 14 juillet Français.

Le travail de mémoire est très important pour parer aux contre-révolutionnaires: Il permet aux électeurs de dissocier les bords politiques Républicains des Anti-Républicains.

Autant nous sommes d’accord que notre constitution n’est pas parfaite, mais sa valeur juridique et symbolique se doit d’être inculquée. La constitution de la République doit rester au dessus du débat des politiciens: elle doit l’encadrer. Les réformes constitutionnelles et la mise en danger des principes fondamentaux de la constitution sont deux choses très différentes, difficiles à discerner, certes.

Une éducation civique, morale et juridique doit s’imprégner dans les lycées Tunisiens, pour que la génération suivante puisse s’exempter de nostalgie. Car si Abir Moussi est dangereuse, elle arrive trop tôt pour gagner, à mon avis: si une part des Tunisiens regrette Ben Ali, une grande partie reste intransigeante avec le présidente déchu.

Le vrai danger serait une idéalisation progressive: car plus le temps passe, plus les exactions seront oubliées. D’où l’importance d’un travail de mémoire puissant et, surtout, omniprésent! Il faut contenir les nostalgiques, mais pour cela, évitons aussi de leur donner des raisons de penser que c’était mieux avant.

Nous avons créé la nostalgie de Ben Ali

Le vote inclut une responsabilité, et c’est pour cela que je dis que nous avons créé ces nostalgiques. Nous portons une part de responsabilité dans l’incompétence qui génère du ras-le-bol et une volonté de radicalité. Nous continuons d’élire les représentants du statu-quo, nous continuons d’élire des personnes capables de traiter avec l’Islamisme politique (cc Beji Caid Essebsi) et nous continuons d’ignorer une société civile active et dynamique qui peut et doit être représentée dans les institutions. 

Le citoyen lambda n’arrive plus à dissocier les effets que peut avoir sur lui une politique menée, par Habib Essid par exemple ou par Hamadi Jebali.. Moi non plus, et je suis presque sur que vous non plus. Apparait, alors, un besoin de changement, quel que soit sa forme: Islamisme politique? RCD? Front Populaire? Mouvements citoyens? Tout cela reste à voir.

Mais s’il a lieu sous la forme de Abir Moussi, détrompez-vous, elle n’a rien d’une progressiste.

Limiter la justice revient à handicaper la démocratie

“Nous les mettrons en prison” dit Abir Moussi en parlant du mouvement Islamiste autoproclamé démocrate. C’est une mesure des plus dangereuses que la Tunisie pourrait connaitre.

Emprisonner des Islamistes, ayant un électorat conservateur actif, avec une intervention de l’exécutif revient à fournir des arguments à Ennahda.

Ce n’est pas la défendre que de dire ça! Il ne faut pas leur donner plus d’arguments politiques, qu’ils n’en ont déjà: cela revient à leur donner la position de victime, qu’ils aiment tant exploiter. Sans parler de risques sécuritaires que cela peut entrainer, si les militants (et encore!) n’ont pas de preuves tangibles de la responsabilité judiciaire de leurs cadres emprisonnés, comment pensez-vous qu’ils vont réagir?

Sous cet air d’anti-islamisme, Abir Moussi propose un projet qu’elle sait inapplicable. Le progressisme ne se résume pas à dire qu’on aime pas Ennahdha, madame. Par ailleurs, elle refuse catégoriquement de dépénaliser l’homosexualité car “ils voudront toujours plus.. Après ça sera le mariage, et puis l’adoption” dit-elle.

Pas la peine de nous leurrer, Abir Moussi fait partie du statu-quo, la seule différence avec les autres politiques “classiques”, c’est qu’elle fait partie de celui qu’on a viré à coup de baguette et de Jasmin, il y a de cela 8 ans.

8 ans. Qu’elle est jeune, cette démocratie! Je ne me vois pas la confier aux mains de ses anciens parents qui la battaient. Même s’ils jurent de ne plus le faire. Et vous?

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