MAROC
02/11/2018 18h:12 CET | Actualisé 05/11/2018 22h:09 CET

Abdellatif Jouahri: "BAM est prête à baisser davantage le taux directeur s'il y a besoin de pousser la croissance"

Selon le gouverneur de la banque centrale, il est primordial d’améliorer la compétitivité des entreprises marocaines et, par ricochet, la valeur ajoutée de la production.

ASSOCIATED PRESS

ÉCONOMIE - Intraitable sur la réglementation. C’est ainsi qu’est décrit Abdellatif Jouahri, gouverneur de la banque centrale, par ceux qui le côtoient. C’est grâce à sa vigilance que le Maroc a évité la crise des subprimes en 2008. Au début de la décennie, entre 2005 et 2007, c’est encore lui qui avait freiné l’engouement des jeunes loup de la place casablancaise lorsque la bulle immobilière et boursière battait son plein.

Discret et chaleureux, le wali de Bank Al-Maghrib depuis désormais près de 15 ans et ancien argentier du pays entre 1981 et 1986 est aussi connu pour son franc-parler. Rencontre. 

HuffPost Maroc: Que pensez vous du taux de croissance actuel et de sa corrélation avec la création d’emploi?

Abdellatif Jouahri: Malheureusement, nous restons tributaire du secteur agricole qui participe à une large part de la croissance. Mais ce qui importe c’est la performance du PIB non agricole. Nous sommes passés de 3,3% a 3,5 puis 3,7. Nous peinons cependant à retrouver les chiffres d’avant crise. Le Maroc oscillait entre 4,5% et 5%. Il est primordial d’améliorer la compétitivité de nos entreprises et, par ricochet, la valeur ajoutée de la production. Au regard de ces chiffres, la création d’emploi reste insuffisante bien que le pays ait mis en place des feuilles de route sectorielles. Chez Bank Al-Maghrib, nous nous demandons quels sont les résultats. Cela ne veut pas dire que le Maroc n’a pas de bonnes réalisations à son actif, au contraire. Le pays s’est orienté vers de nouveaux métiers tel que l’automobile ou les énergies renouvelables et c’est louable. Mais il reste un effort à faire au niveau de l’intégration et de l’emploi.

Comment expliquer que l’on n’arrive pas à revenir à une croissance non agricole d’avant crise, alors que le Maroc attire plus d’IDE que jamais?

Il faut savoir que l’on est tributaire de la demande extérieure. Nos partenaires sont essentiellement européens, mais l’Europe est malade et se remet doucement depuis près de 10 ans, sans compter que les crises politiques que traverse le vieux continent n’arrangent pas les choses. Avant, c’était la Grèce puis l’Italie. Aujourd’hui nous assistons à la montée du populisme. Il faut aussi dire que l’UE n’arrive pas à se mettre d’accord sur la convergence des politiques fiscales, ni sur sa politique migratoire. Tout cela influe sur la demande qui est exprimée vis-à-vis du Maroc. La demande change aussi. Il faut être adaptable. Prenez les métiers traditionnels comme le textile. Le secteur s’est transformé, les commandes sont désormais hebdomadaires, au mieux mensuelles. Il faut être agile et réactif pour y répondre tout en restant compétitif, notamment niveau coût. Ce sont autant d’éléments qui influent sur le fait que la reprise ne revienne pas à ses niveaux d’avant crise.

Nous sommes prêts à donner aux banques les financement nécessaires pour le financement de l’activité économique

Êtes-vous prêt à baisser davantage le taux directeur s’il y a besoin de pousser la croissance? 

Nous l’avons déjà fait à trois reprises. Nous sommes à un taux directeur de 2,5. S’il faut le faire, on le fera encore. Nous sommes prêts à donner aux banques les financement nécessaires pour le financement de l’activité économique.

Quel bilan faites-vous du nouveau régime de change au terme de la première année?

Contrairement à tout ce qui s’est dit concernant le pouvoir d’achat, force est de constater que cette année, nous ferons encore une inflation autour des 2% même avec le début du régime de change. Les acteurs et le marché sont mûrs. Le marché interbancaire des change se porte bien. Personne n’achète de devise auprès de BAM depuis le 20 mars. Nous sommes à 0,98, bien en dessous des 0,3 qu’il y avait de part et d’autre de la bande. Nous ne pouvons pas encore parler de surliquidité mais nous n’en sommes pas loin.

Quand pensez-vous passer à la deuxième étape?

Ce n’est pas pour tout de suite. Il va falloir réunir les conditions optimales pour franchir le cap. Cela passera par la soutenabilité budgétaire, des réformes de compétitivité… Il y a beaucoup de conditions pour que l’on puisse sainement passer à la deuxième étape. Nous souhaitons qu’après les banques, les opérateurs commencent à être rodés aux règles. Nous assistons aux couvertures de change, nous suivons de près les clients qui y ont recours. Nous avons désormais aussi un bon reporting, nous savons les conditions qui sont appliquées à la clientèle, notamment à la PME. Tout cela nous permet de constituer un capital qui va nous permettre de mieux analyser la situation et les conditions optimales pour éventuellement passer à la deuxième étape.

Que pensez-vous de la politique budgétaire de Mohammed Benchaâboun?

Le ministre des finances a annoncé un déficit de 3,7% du PIB. C’est acceptable. Maintenant le problème n’est pas uniquement le déficit mais les réformes structurelles qu’il faut compléter et sur lesquelles il faut agir.

Ne trouvez-vous pas ce projet de loi de finances classique, alors qu’il devait faire la part au belle au volet social?

Au contraire, dans le PLF 2019, les secteurs sociaux été dotés de façon assez consistante. Mais il faut dire que le problème ne se résout pas sur une année ou sur une loi de finances.

Notre indépendance vis-à-vis de l’exécutif nous laisse la latitude nécessaire pour faire des analyses larges et rigoureuses.

Du nouveau sur le système bancaire interopérable qui doit servir le mobile banking et les établissements de paiement?

À ce jour, nous avons octroyé des agréments à neufs établissement de paiement. D’autres vont venir. Nous ne pouvons pas en dire plus pour le moment. Nous avons aussi à réglé le problème d’interopérabilité. CIH Bank et Barid al Maghrib ont commencé à la tester sur leurs opérations. Nous effectuons les derniers tests et ajustements pour un lancement général avant la fin de la première semaine de novembre. Des annonces seront faites le 13 novembre prochain. 

Les jeunes loups de la finance vous taxent de conservateur. L’êtes-vous?

Je ne qualifierais pas la banque centrale sous ma gouvernance de conservatrice. Chez BAM, nous essayons d’examiner les choses avec la neutralité la plus large possible. Notre indépendance vis-à-vis de l’exécutif nous laisse la latitude nécessaire pour faire des analyses larges et rigoureuses. Après, il est vrai que la banque centrale essaye de pousser les banques à mettre en place un certains nombre de procédures et de méthodes de travail rigoureuses qui peuvent être perçues comme rigides. C’est notre rôle, c’est dans nos statuts, car nous vivons dans un monde qui devient de plus en plus complexe, qui est de plus en plus volatile. Des révolutions disruptives s’y passent, notamment numériques. Révolutions qui submergeront notre secteur. Il faut rester vigilant et s’y préparer au mieux.