MAROC
22/07/2019 16h:08 CET | Actualisé 22/07/2019 17h:26 CET

À Tanger, le combat contre la rage avance (REPORTAGE)

Salima Kadaoui et son association se battent depuis 2016 pour faire de Tanger la première ville marocaine a être débarrassée de la rage.

Martin Gausseran

ANIMAUX - Hercule est en vie. Et c’est déjà un miracle. Il y a quelques années, on ne donnait à ce chien qu’une semaine à vivre, deux tout au plus. La gale lui avait brûlé la peau, son coeur était malade, l’arthrose avait à moitié paralysé son bassin et son oeil droit était crevé. Aujourd’hui, il s’apprête à fêter son 17e anniversaire. Lui qui était venu pour mourir est reparti pour un tour. Son histoire, c’est Salima Kadaoui, présidente fondatrice de l’association Le Sanctuaire de la faune de Tanger (SFT), qui nous la raconte, Hercule aux pieds, un sourire aux lèvres et des idées plein la tête.

“Des Hercules qui risquent de crever, il y en a dans toutes les rues du Maroc”, martèle Salima. D’après les récentes estimations de son équipe, ils sont environ 3 millions de chiens à errer dans les villes du Royaume.

Pour leur offrir une vie décente, Salima s’est d’abord lancée en 2013 dans un grand projet d’accueil et de soins pour les animaux. Accueillis dans un premier temps chez elle, ils ont rapidement dû être déplacés dans une zone de plusieurs hectares, baptisée SFT-Animal Sanctuary, où sont nourris et soignés à ce jour plus de 500 pensionnaires, en attendant d’être adoptés. 

Un projet, des milliers d’acteurs

Aujourd’hui, son action s’étend au-delà des murs du “sanctuaire”, et se recentre là où tout a commencé, à Tanger. Depuis 2016, avec l’association SFT qu’elle préside, elle est à la tête du projet Hayat, “vie” en arabe. L’objectif à terme: faire de sa ville natale la première ville sans rage du Maroc d’ici trois ans. Pour ce faire, Salima et ses bénévoles sillonnent la ville, à la recherche des chiens errants. “Là, il y a Shy. Plus loin, c’est Oli. Et dans la rue d’à côté, Brownie et Matey”. Elle les connaît tous. Il faut dire que beaucoup d’entre eux portent à l’oreille la boucle jaune. “C’est un signe distinctif, qui permet de montrer aux habitants que tel ou tel chien a été vacciné” explique au HuffPost Maroc la présidente de Hayat.

Car c’est bien là le coeur battant de la mission de Salima et ses bénévoles. Ensemble, ils repèrent, recueillent, stérilisent, vaccinent et relâchent chaque chien errant croisé ou signalé par les habitants de Tanger. L’animal est ensuite ramené dans son territoire, pour que chiens et hommes puissent vivre ensemble. Depuis novembre 2016, environ 2.000 animaux ont été ainsi pris en charge par l’association, qui ne compte que cinq employés.

“C’est un projet ambitieux”, explique Salima. “En agissant ainsi, ça nous permet de contrôler la population canine, et de préserver la santé publique. Dans 90% des cas, la rage se transmet à l’homme par morsure de chien. Rien qu’à Tanger, il y a 30.000 chiens errants. Les autorités cherchent à éliminer les plus gênants d’entre eux, mais en vérité, ils ne font que déplacer le problème.” 

Martin Gausseran

Là où les autorités tablent sur l’élimination, l’association Projet Hayat prône donc l’accompagnement animal et humain. L’équipe se focalise notamment sur l’éducation des enfants, en allant à leur rencontre dans leurs écoles, leurs quartiers et leurs maisons. Elle anime aussi des conférences dans des universités et au sein de différentes associations. En parallèle, les bénévoles échangent avec la population dans les lieux publics.

L’idée, c’est de faire comprendre aux gens que les chiens ne sont pas leurs ennemis, et que si on leur apprend comment se comporter avec eux, ils n’auront plus rien à craindre de ces animaux une fois pucés: en vivant avec les hommes, ils gardent leur territoire et empêchent d’autres chiens, potentiellement malades, de s’installer là où ils vivent et de contaminer à leur tour les habitants.

Un discours qui fonctionne. En témoigne le téléphone de Salima, dont la sonnerie retentit sans interruption, avec souvent à l’autre bout du fil un habitant qui la contacte pour lui signaler un chien errant ou en mauvaise santé. Chacun devient alors un maillon de la chaîne et participe, à son niveau, à la préservation de son environnement. 

Un combat de longue haleine

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), partenaire du projet, estime que vacciner 70% de la population canine permettrait d’éradiquer la rage. Dans un article publié sur Aujourd’hui Le Maroc, l’Association marocaine de lutte contre la rage estime que le Royaume “enregistre encore une incidence élevée de cette maladie chez l’animal”, et que “la stratégie nationale de lutte contre la rage qui date de 2003 a montré ses limites. Quatorze ans après sa mise en place, elle n’a pas été en mesure d’éradiquer la rage dans notre pays. Les principaux obstacles ont trait au manque de sensibilisation auprès des citoyens et de formation chez les professionnels de santé”.

Le directeur de la protection du patrimoine animal et végétal à l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), Dr. Abderrahman El Abrak, estime quant à lui qu’il est nécessaire de renforcer à la fois “les actions sur le terrain, en renforçant non seulement la vaccination des enfants mais aussi en permettant une meilleure gestion de la population canine, notamment via la stérilisation des chiens.”

Pour l’aider dans son combat en faveur des chiens et des hommes, le Projet Hayat peut compter sur le soutien de l’OMS, des fondations Brigitte Bardot et Anthony V Martin, mais aussi celui des Néréides de Paris, ou de l’Association Internationale Ching Hai, pour ne citer qu’elles.

“L’abattage des chiens n’est pas viable” explique Salima Kadaoui. “Pour un chien abattu, un autre revient prendre sa place. En prenant un chien déjà présent, en le soignant et en le ramenant dans son environnement naturel, il en assure la salubrité. Il n’y a que comme ça qu’on pourra régler à la fois le problème de la rage, et de la surpopulation canine.”