MAROC
14/01/2019 14h:53 CET | Actualisé 14/01/2019 16h:48 CET

À Paris, le projet de la mosquée "Fatima" veut aborder autrement l'islam

Mosquée et imamat mixtes, mais aussi nouvelle approche du Coran sont les principaux axes du projet "Fatima".

artisteer via Getty Images

RELIGION - Des prêches menés par un imam et une imam, une salle de prière mixte, une approche historico-critique du Coran. Le projet “Fatima”, qui devrait voir le jour à Paris, est né de l’insatisfaction de deux musulmans, Kahina Bahloul, doctorante en islamologie à l’École pratique des hautes études en France, et Faker Korchane, professeur de philosophie. Ensemble, ils veulent proposer une mosquée “libérale” qui accueillera tous ceux qui souhaitent vivre l’islam autrement que dans les mosquées traditionnelles. Une première en France.

Dévoilé par le journal français Le Monde, le projet “Fatima” s’inscrit dans une dynamique qui se développe depuis quelques années déjà, celle de déverrouiller un islam considéré parfois comme trop figé dans le conservatisme et le traditionalisme. En 2017, la mosquée “Mariam” ouvrait ainsi ses portes au Danemark sous l’égide d’une femme, Sherin Khankan qui voulait donner une autre place à la femme musulmane tout en prônant un islam progressiste et féministe.

“Le projet de la mosquée ‘Fatima’ est un projet qui trotte dans nos têtes depuis quelques temps”, souligne au HuffPost Maroc Kahina Bahloul. Cette franco-algérienne met en avant l’insatisfaction qu’elle rencontre, en tant que croyante, dans les mosquées traditionnelles et le courant fondamentaliste d’aujourd’hui, notamment sur la place et la pratique de la religion.  

La mixité de la mosquée

“Les femmes sont mal accueillies dans les mosquées françaises. Nous n’avons pas le même accès que les hommes aux salles de prières. Nous devons souvent prier en extérieur, sous des chapiteaux, des fois mêmes dans des sous-sols ou dans des garages. Cela ne correspond pas au lieu de culte saint qui doit accueillir tout le monde”, souligne-t-elle. Pour aller au-delà de ce “symptôme sociétal” de discrimination et de manque de reconnaissance “inacceptable”, Kahina Bahloul a voulu ouvrir un lieu de culte où tout le monde trouve sa place.

La mosquée “Fatima”, accueillera hommes et femmes, qui partageront la même salle de prière, sans séparation aucune. “Chacun se trouvera d’un côté de la salle mais il n’y aura ni mur, ni rideau”, explique l’initiatrice du projet. “La mosquée sera également ouverte aux femmes non voilées, et aux non musulmans qui souhaitent découvrir cette ambiance spirituelle”. 

Cette approche, Kahina Bahloul la travaille depuis quelques années déjà  au sein de l’association dans laquelle elle est engagée, “Parle-moi d’islam”. “Je souhaite aujourd’hui apporter une vision qui s’inscrit en dehors de la sphère intime homme-femme que l’on rencontre traditionnellement”, précise-t-elle.

Pour la première fois en France, la mosquée “Fatima” proposera également des prêches du vendredi menés alternativement par un imam homme et un imam femme. Et ces deux imams seront Faker Korchane et Kahina Bahloul, qui se partageront les prêches une semaine sur deux. 

Une lecture progressiste du coran

Si le fait que les hommes et les femmes prieront dans la même mosquée est un fait marquant, “cela existe déjà ailleurs, en Indonésie par exemple”, comme le souligne Faker Korchane. “L’approche du coran que l’on va proposer sera également innovante”. L’un étant de sensibilité mutazilite, l’autre soufie, leurs deux approches se complèteront pour apporter une lecture historico-critique du coran, s’éloignant ainsi des prêches proposés dans les mosquées traditionalistes sunnites. 

”Nous voulons apporter une lecture accessible à tous. Les discours d’aujourd’hui sont marqués par une logique superficielle”, explique le professeur de philosophie. “On se contente de dire des choses connues sans y intégrer la sagesse qui résultent de ces textes”.

De son côté, Kahina Bahloul assure qu’“il est important de se poser des questions et pas seulement de copier ce qui a été dit par les savants musulmans”. “Par exemple, certains hadiths ont été produits pour des intérêts personnels, politiques, et ils ne peuvent pas être attribués au prophète. La sunna est à prendre avec beaucoup de prudence. Il faut rendre justice et respecter le prophète et sa parole”.

Pour l’heure, les deux initiateurs du projet cherchent des donateurs et un local qui pourrait accueillir la mosquée “Fatima”, qui sera constituée en association de 1905. Le projet est déjà critiqué par les plus conservateurs, Kahina Bahloul a même reçu des menaces. Mais elle affirme que “si on ne prend pas son courage à deux mains, on n’avancera pas. Et on ne peut pas nier que beaucoup de choses ne vont pas dans la religion.”