MAROC
24/06/2019 15h:03 CET

À Mawazine, Kery James "rap encore"

Après 30 ans de carrière et 7 albums, le combat continue haut, fort et hardcore.

Wiseman Shooting / Hakim Anthony Joundy
Kery James est venu accompagné de OBG (à gauche), membre du groupe Mafia K'1 Fry et de Teddy Corona de l’incontournable Ideal J.

MUSIQUE - Pour sa 18ème édition, le festival Mawazine-Rythmes du Monde fait la part belle au rap. Et en cette troisième soirée, ce dimanche 23 juin, c’est l’un des pères du rap français qui est monté sur la scène du Bouregreg. Après 30 ans de carrière et 7 albums, le combat continue encore pour Kery James. Haut, fort et hardcore.

A 22 heures, le public est déjà là, avec, pour certains, une impatience palbable. Sur la scène, ça s’agite. “Il a traversé les époques. Il a maintenu le cap, tout en restant fidèle à ses convictions. Il a su imposer un rap fort, sincère, fier, franc, profond et hardcore. Et ça depuis le début”, lance une voix sur scène. De “Halte au racisme”, en passant par “L’impasse” et “Je représente”. De Ideal J à son dernier album. Le parcours de Kery James est rappelé en introduction. Même s’il n’y a plus besoin de le présenter.

Le rappeur originaire de Haïti, né en Guadeloupe, a commencé sa carrière alors qu’il n’avait que 10-11 ans avec le groupe Ideal Junior, dit Ideal J. A l’époque, son premier texte parle déjà de racisme. Depuis, il continue de rapper les inégalités, l’injustice. Sans jamais être défaitiste, il invite les “Banlieusards” à se lever. Un rôle d’exemplarité. “Regarde c’que deviennent nos petits frères. D’abord c’est l’échec scolaire, l’exclusion donc la colère. La violence et les civières, la prison ou le cimetière. On n’est pas condamnés à l’échec. Pour nous c’est dur, mais ça ne doit pas devenir un prétexte”. C’est son combat, depuis maintenant 30 ans. 

Ce qui fait de Kery James l’une des légendes du rap français, c’est aussi sa plume. Une plume qu’un autre poète avait su voir. En 2008, dans son troisième album “A l’ombre du show business”, il propose un titre éponyme en featuring avec Charles Aznavour. “Les rappeurs et les slameurs écrivent merveilleusement notre langue. Il y a une floraison d’auteurs, de compositeurs et d’interprètes rappeurs ou slameurs qui sont formidables. Et le leader de tous ceux-là, celui qui émerge en tête, c’est Kery James”, avait dit le chanteur franco-arménien en live. 

A 22h30 passées, on lance les premiers “Kery”.  Et l’artiste monte enfin sur scène. Béret sur la tête et veste en cuir, il est rejoint par OGB, figure de Mafia K′1 Fry qui a rassemblé le meilleur du rap français dans les années 90. Il y a aussi Teddy Corona de l’incontournable Ideal J dans lequel Kery James a fait ses premiers pas. “J’rap encore” résonne sur le tempo d’une véritable batterie. Le point levé, le patron du rap français clame: “Les rappeurs sont dev’nus mous, j’me suis endurci. J’pourrais t’refaire le portrait style Kery James De Vinci. Tu vois, j’rap encore. J’m’écrase sur leur planète rap tel un météore. Simple, basique. Un rappeur légendaire, ça s’mesure aux classiques”. 

Des classiques, il va en lâcher ce soir, entrecoupés de morceaux de son dernier album. Comme “Le retour du rap français”, portrait du rap conscient et engagé qui a fait de Kery James l’un des meilleurs rappeurs français. Un rap qui “porte une balafre, vient de (ses) entrailles. Un rap qui a une stature, une carrure, un charisme”. “Une voix, une pensée, il est Français, pas cainri” (américain, ndlr). 

Interlude contre le racisme

Kery James rap donc encore, et rien n’a changé. Pas même son engagement. Au milieu du concert, le rappeur fait un interlude contre le racisme. “Il y a des noirs ici, au Maroc. Et certains tentent d’utiliser ça pour diviser notre communauté, pour monter les noirs contre les arabes. J’aimerais vous rappeler une parole qui ne vous laissera pas indifférent: 

”رسولُ اللهِ ”صـلى اللهُ عليهِ و سلـم : ”لا فرق بين عربي و لا أعجمي و لا أبيض  ”ولا ”أسود إلا بالتقوى” (“Dans un ‘hadith’, le prophète Mohammed, que le salut de Dieu soit sur lui, a dit: “Il n’y a pas de différence entre celui qui est arabe et qui n’est pas arabe, ni entre un blanc et un noir sauf par la piété (bonnes actions)”).

Puis l’artiste ressort, à cappella, “Y’a pas de couleur” issu de son premier album “Si c’était à refaire” (2001), à l’époque en featuring avec l’Algérien Kader Riwan. Dedans, il disait: “Moi j’rappe pour les Noirs, les Arabes et les Blancs. Saches que je suis pas de ceux qu’effraie la différence. Ta couleur de peau pour moi ne fait aucune différence. Y a pas de couleur pour aimer, pas de couleur pour souffrir. Pas une couleur qui t’empêche de mourir. Pas une couleur pour s’aimer, pas une couleur pour sourire. Pas une couleur pour pleurer.”

Vient ensuite l’instant émotion avec le titre “28 décembre 1977”. L’histoire de l’artiste, sur le piano qui l’accompagne. “Puis on a quitté la pension pour venir vivre à Orly. Et ce que j’ai vu ce jour-là, a sûrement changé ma vie. Dans un pavillon ma mère louait une seule pièce. Qu’un rideau séparait 30 mètres carré au plus. Dans ce truc-là on était 5, vivant dans la promiscuité. Ouvrir un frigidaire vide, me demande pas si je sais ce que c’est. Mais maman nous a jamais laissé crever de faim. Maman a toujours subvenu à nos besoins. Pour notre bonheur, elle a sacrifié le sien”.

Le rythme hardcore reprend avec “94 c’est le Barça”, transformé en “Rabat c’est le Barça” pour l’occasion. Sur “Mouhammad Alix”, il invite le public à envoyer des coups. “Droite-Gauche”, “on avance, on recule” pour, avec lui, voler comme un papillon, piquer comme une abeille. 

Puis la fin commence à sonner, avec “Le jour où j’arrêterai le rap”, extrait de son dernier album. “J’étais parti pour un 16, j’vais en faire 68. J’suis inspiré il m’en reste 2, c’est fou comme ça passe vite. Mon amour pour cette musique me rattrape. J’attends toujours ce jour où j’vais arrêter le rap”. 

Avant de partir, Kery James présente toute l’équipe. OBG prend le relais. “L’artiste qui nous réunit ce soir. L’artiste qui nous porte sur ses épaules depuis plus de 20 ans. Celui que j’aime comme un frère (...) l’homme dont je vous parle ce soir a fait 162 représentations au théâtre au travers d’une pièce qui s’appelle ‘A Vif’. Il arrive avec un film qu’il a écrit, mis en scène, dans lequel il joue le premier rôle (...) Cet homme c’est mon frère. Et il s’appelle Monsieur Kery James”.

“Rabat à bientôt, on vous aime”, dit Kery avant de quitter la scène sous les applaudissements. Ce soir, le rap français a triomphé du racisme, des différences, de l’exclusion.