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06/11/2018 17h:01 CET | Actualisé 06/11/2018 17h:01 CET

À lire: La vérité sort de la bouche du cheval, de Meryem Alaoui

il y a fort à parier que Meryem Alaoui ne restera pas longtemps inconnue puisque ce premier livre connaît un beau succès.

Editions Gallimard

Ceux qui n’ont pas pu voir Much Loved, le beau et dérangeant film de Nabil Ayouch sorti en 2015, ont l’occasion de se rattraper en lisant le non moins beau et dérangeant livre de Meryem Alaoui, La vérité sort de la bouche du cheval qui vient de paraitre chez Gallimard*, cependant le rattrapage n’est que partiel car même si les deux œuvres traitent de la prostitution au Maroc, une différence de taille les sépare, presque de classe. Alors que le film se déroule à Marrakech et qu’il traite de la prostitution “haut de gamme” dont les clients sont des Européens à la recherche de sexe exotique ou de riches Saoudiens venus s’encanailler au Maroc loin de leur puritain royaume ; le livre se déroule à Casablanca où des filles pauvres, issues des milieux populaires et souvent ruraux, tentent de survivre en vendant leurs charmes à des clients du même milieu qu’elles.

Travailleuse du sexe

Jmiaa, l’une d’entre elles, raconte son quotidien, à la deuxième personne, à un interlocuteur qui reste imprécis. Son récit prend la forme d’un journal intime, un journal tenu sur une longue période mais de façon désinvolte et discontinue, fragmentaire:  pendant cinq mois en 2010, quatre mois en 2011 ; deux mois, deux ans plus tard en 2013 et puis plus rien jusqu’à l’épilogue daté du mardi 8 mai 2018. On dirait des échantillons extraits par carottage dans la vie de Jmiaa. 

Délaissée par un mari dépensier et joueur, parti tenter sa chance en Europe, Jmiaa multiplie les clients et les passes pour subvenir aux besoins de sa fille de sept ans, faire des cadeaux à Chaïba son amant volage, verser un pourcentage à son souteneur Houcine, aider sa vieille mère Mouy et envoyer des mandats à son ex-mari…Pour se donner du courage et supporter cette activité qui la met en contact avec la brutalité, le mépris et le sordide patriarcat ambiants, elle ne lésine pas sur le vin rouge et quand elle ne travaille pas et qu’elle désespère d’échanger avec sa colocataire Halima qui entre deux passes s’adonne à la lecture du Coran, elle occupe son temps à regarder des feuilletons à la télé, en picorant des graines de tournesol et en descendant force bières.

Sauvée par le cinéma

Cette jeune femme bien en chair et au caractère bien trempé, n’a ni froid aux yeux ni la langue dans la poche. Son franc-parler lui permet d’appeler un chat un chat et de dénoncer d’une façon violente et obscène mais non dénuée d’humour, l’hypocrisie, la pudibonderie et la misère sexuelle de ses concitoyens.

Mais ni son métier, ni son quotidien, ni le milieu sordide où elle évolue ne sont parvenus à l’endurcir complètement.  Elle a gardé un cœur de midinette et conservé sa naïveté, sa curiosité et sa faculté de s’étonner, ce qui lui a permis de rencontrer Chadlia. Chadlia est une jeune cinéaste marocaine vivant en Hollande et que Jmiaa a affublé, comme toutes ses connaissances, du sobriquet de “bouche de cheval” en raison de sa denture et de sa façon de rire.

Telle Alice aux pays des merveilles, Jmiaa va découvrir, grâce à Bouche de cheval, le monde du cinéma depuis l’écriture du scénario jusqu’aux festivals internationaux, en passant par le casting, le tournage, le découpage, la distribution et la promotion… Et ces découvertes vont changer sa vie comme ce livre va sans doute changer la vie de Meryem Alaoui dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle vit à New York et qu’elle est fille de Driss Alaoui Mdaghri: poète, universitaire et homme politique marocain ; il a été ministre à plusieurs reprises dans divers gouvernements marocains.

Mais il y a fort à parier qu’elle ne restera pas longtemps inconnue puisque ce premier livre connaît un beau succès et qu’il a fait partie des deux premières sélections du Prix Goncourt. Certes, il n’aura pas ce prix mais sûrement bien d’autres! 

* La vérité sort de la bouche du cheval, Meryem Alaoui, Gallimard, 2018, 260 pages, 21 euros

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