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24/03/2018 16h:55 CET | Actualisé 24/03/2018 16h:55 CET

À l'heure des réseaux sociaux, plus que jamais, il faut lire

De l'art de cultiver une ouverture d’esprit et un esprit critique.

Westend61 via Getty Images

Je suis d’une génération où, enfants, nous n’avions pas la télévision à tout instant et où internet n’existait pas. Pour nous occuper, nous avions le choix entre jouer dehors sous le regard de nos frères -mais aussi de tous les garçons du quartier qui faisaient attention à nous- et la lecture. Cette même lecture était notre fenêtre vers l’évasion, une formation qui ne dit pas son nom, à la grammaire et l’orthographe, et une source de réflexion. Réflexion car impossible de finir un livre sans en parler avec les amis, d’échanger sur l’histoire et la compréhension du texte lorsqu’il s’agissait d’un roman. En parler, pour débattre des idées énoncées lorsque le texte était plus ardu ou plus sérieux. Cela aiguisait notre esprit, nous formait aux idées et au débat contradictoire et nous permettait de nous faire une idée ou d’en changer lorsque les arguments de notre interlocuteur/trice étaient convaincants.

Trente ans plus tard, je me demande qui lit encore avec une ouverture d’esprit ou un esprit critique. Le papier a été remplacé par l’écran du smartphone et à la place du débat, je constate une kyrielle de commentaires qui, après lecture, me prouvent que les commentateurs n’ont soit pas lu le texte, soit ne l’ont pas compris, ou encore ne sont là que pour essayer d’imposer leurs idées préconçues sans ouverture vers l’autre.

Il suffit de se promener sur les réseaux sociaux sur des thèmes un peu polémiques pour constater la pauvreté intellectuelle qui nous encercle. Ce n’est pas le terme pauvreté qui me heurte car à chacun son intelligence et on est toujours le c.. de quelqu’un. Ce qui me chagrine, c’est l’absence d’ouverture aux propos de l’autre et l’agressivité qui l’accompagne. Nous ne sommes plus dans un monde d’échange, ce qui est un paradoxe dans un monde globalisé où les échanges sont le cœur de notre société consumériste, mais dans un monde en guerre où il convient n’ont pas de convaincre l’autre mais de lui imposer ses idées, qu’elles soient réfléchies ou non. À qui la faute? Je l’ignore. On pourra mettre dans le même sac l’éducation nationale ou privée, la dureté de la vie, le progrès dit technique, la régression des idées par les religions ou tout ce qu’on voudra... le constat restera le même.

Nous sommes désormais une civilisation d’image et non plus de caractères d’imprimerie. Et c’est là que le bât blesse car notre absence de réflexion fait de nous les jouets de tous ceux qui veulent prendre du pouvoir sur nous. Nos réactions ne sont plus réfléchies mais épidermiques, faisant non pas appel à notre capacité de raisonnement mais à notre cerveau reptilien. Le résultat? À part nous entre-déchirer pour savoir quel camp va gagner, nous n’œuvrons plus au bien de la communauté.

Même des gens insoupçonnables se retrouvent pris au piège et nous n’avons plus le temps de prendre un peu de hauteur pour y réfléchir. Ainsi, j’ai lu récemment un article portant sur l’entreprenariat des femmes au Maroc recoupant les situations des femmes professions libérales telles des médecins ou des notaires et les entrepreneuses du monde agricole, souvent analphabètes, et qui pratiquent plutôt une activité de survie alimentaire. Et quelques lignes plus loin, on annonce le rallye des Gazelles durant lequel des femmes du monde entier partent sillonner le désert pour démontrer aux femmes qu’elles peuvent s’assumer à la condition bien sûr de pouvoir engager un budget conséquent.

Rien en soit de choquant sauf lorsque l’on a un esprit tordu comme le mien et qui, comme il y a trente ans, imagine toujours les scènes de ses lectures. Et là je vois d’une part les femmes dites de rien qui se lancent dans la vente de gâteaux pour essayer de sortir de leur Douar ou simplement nourrir leur famille, et d’autre part les femmes de nos élites qui vont sillonner les routes du désert marocains moyennant quelques centaines de milliers de dirhams pour vivre le frisson de l’aventure. Loin de moi l’idée de juger les unes par rapport aux autres car après tout, nous aspirons toutes secrètement à être des amazones modernes, fortunées et aptes à prouver aux hommes que nous pouvons nous aussi rouler aussi vite (mal?) qu’eux. Mais quel abysse entre ces deux mondes. Et la lecture, surtout si elle se veut critique ou objective, nous permet de noter ce genre de détail qui, je l’espère, nous fera réfléchir et agir pour que certaines choses changent. Et ce n’est pas un point anodin dans notre Maroc où toutes les classes se côtoient, de la plus pauvre à la plus riche, sans vraiment se voir, sans penser à sa propre situation, à la situation de l’autre, à engager une discussion, à chercher des solutions. Alors moi qui rêve qu’un jour où plus aucune femme ne devra galérer pour s’en sortir ou subir des violences du quotidien, mais s’entraînera au dérapage sur le sable, je vous le dis: lisez!