TUNISIE
25/04/2019 17h:56 CET

À la rencontre de Sarra Eddahiri, cette tuniso-marocaine qui veut briser les tabous sur la santé mentale en Tunisie

À 22 ans, la jeune tuniso-marocaine a allié philosophie, santé publique et statistiques pour faire un travail de recherche colossal sur la stigmatisation entourant la santé mentale en Tunisie.

Sarra Eddahiri. Ce nom ne vous dit peut être rien, et pourtant...

Sarra Eddahiri, née en Tunisie, d’une mère tunisienne et d’un père marocain, a 22 ans. Étudiante en dernière année à “Elon University”, en Caroline du Nord, aux Etats-Unis, elle a présenté son travail de recherche, autour de la stigmatisation entourant la santé mentale en Tunisie, dans le cadre de la Conférence arabe de l’Université de Harvard, où elle a également co-dirigé un atelier autour du “Human-centered Design in Healthcare” (littéralement : La conception centrée sur l’humain dans le secteur de la santé), le 7 avril dernier.

 

“C’est le processus consistant à sortir et à demander aux gens leur avis sur un certain service de santé, pour ensuite développer un projet qui correspond exactement à ce que le patient veut, et non à ce que le porteur du projet pense que les gens pourraient vouloir”, explique Sarra Eddahiri au HuffPost Tunisie, “C’est très humain, centré sur l’utilisateur”.

“Les personnes qui ont assisté à l’atelier ont ensuite réfléchi à des idées basées sur l’information. J’ai présenté aux Tunisiens les perspectives et les expériences relatives au tabou qu’est la santé mentale, afin de trouver des moyens permettant de réduire la stigmatisation qui entoure ce thème”, a-t-elle ajouté.

Sarra Eddahiri

 

Le site web sera mis en ligne mi-mai. Un site informatif dont le but est d’informer et orienter les Tunisiens autour de questions liées à leur santé mentale, celle de leurs proches... Pour en savoir plus, le HuffPost Tunisie s’est entretenu avec Sarra Eddahiri. Interview.

HuffPost Tunisie: Philosophie, Santé publique et Statistiques. Comment ces disciplines se rejoignent-elles dans le cadre de vos études?

Sarra Eddahiri : J’ai intégré Elon en tant qu’étudiante en philosophie. Un programme qui m’a permis d’explorer des questions complexes, de les analyser d’un angle non-conventionnel, tout en identifiant des solutions à ces divers problèmes. C’était quelque chose qui m’a toujours intéressé. J’ai toujours aspiré à ce genre d’études à l’université.

Mais durant le deuxième semestre, par curiosité, j’ai suivi un cours de “santé publique”. Cela m’a introduit à l’art d’inspecter des problèmes de santé complexes et d’étudier les interventions passées et actuelles vis-à-vis de ces problèmes.

J’ai ensuite réalisé que la santé publique était le domaine idéal pour moi, où je pouvais appliquer mes compétences en philosophie à un problème concret auquel la société est confrontée et afin de contribuer à la création de solutions durables à ces problèmes.

J’ai également constaté que les solutions les plus durables aux problèmes les plus complexes sont des solutions qui contiennent un élément mesurable.

En d’autres termes, nous avons besoin de données statistiques pour mesurer le succès d’une intervention donnée en mesurant une variable spécifique avant et après une intervention définie, afin de prouver irréfutablement son succès.

Je me suis alors rendue compte que si je voulais apporter des changements, j’avais besoin de connaissances en statistiques et donner ainsi un sens à mon travail et assurer sa durabilité. C’est là que j’ai décidé d’étudier les statistiques.

Comment cette combinaison a-t-elle ouvert la voie pour la mise en place de ce projet?

La combinaison des trois disciplines Philosophie, Santé publique et Statistiques m’a permis d’acquérir les compétences nécessaires pour pouvoir mettre en œuvre des interventions viables, afin de permettre un changement social positif au niveau local, national ou mondial.

Pour relier mon parcours universitaire à mes deux années de recherche sur la situation de la santé mentale en Tunisie (stigmatisation, besoins et services disponibles), je dois dire que le cours Santé publique m’a initié aux problèmes mondiaux, liés à la santé mentale.

En fait, grâce au cours d’épidémiologie, j’ai appris l’étendue du problème de la santé mentale au niveau mondial, principalement lié aux différences interculturelles liées à la compréhension et à la perception de la santé mentale, par les différentes populations, ainsi que les termes spécifiques utilisés, culturellement, pour parler de la santé mentale et par conséquent la stigmatisation générale entourant le sujet.

Comment cela s’applique-t-il à la situation de la Santé mentale en Tunisie?

J’ai commencé à me poser des questions qui concernent directement la Tunisie, mon pays d’origine. Je me suis interrogée sur la définition des mots “santé mentale” en Tunisie, mais aussi sur l’ampleur de la stigmatisation qui entoure ce sujet et sur le degré du confort avec lequel les gens pouvaient exprimer leurs sentiments et leurs pensées, par rapport à celui-ci.

J’étais curieuse de détecter les besoins, et le type de ces besoins, en matière de santé mentale. J’ai alors commencé à effectuer des recherches sur la disponibilité des services et à inspecter les difficultés qu’un tunisien ou une tunisienne pourrait rencontrer chaque fois qu’il ou elle souhaite accéder à des services de santé mentale, tels un thérapeute, un psychologue, un psychiatre ou même un groupe de soutien.

C’est le manque de réponses à ces questions qui a motivé ma décision de mener une recherche scientifique, rigoureuse, pour y répondre.

En quoi consiste cette recherche?

Grâce à mes acquis en matière de statistiques, j’ai mené 80 enquêtes et 5 entretiens en face à face, d’une heure chacun, afin d’obtenir des résultats statistiquement solides.

En raison de la rigueur de cette recherche et de la présence de données statistiques corroborant la description de la situation actuelle en matière de santé mentale en Tunisie, l’Université Harvard m’a invité à présenter les résultats de ma recherche à la conférence arabe de Harvard en tant que plus jeune intervenante et la seule étudiante de premier cycle à faire une présentation à la conférence cette année.

En cours de route, j’ai décidé de mettre en place un projet, visant à résoudre les problèmes qui entourent cette question.

Il en ressort que:

- 36% des personnes interrogées ont rapporté qu’elles ont besoin d’accéder à des services de santé mentale.

- 92% ont rapporté un besoin urgent d’établir des interventions en matière de santé mentale en Tunisie.

L’étude sera publiée cet été dans un magazine scientifique.

Quelle est cette solution?

Il s’agit d’un site web, qui sera mis en ligne mi mai, à travers lequel j’espère apporter des réponses aux questions que je m’étais moi-même posées: Qu’est-ce que la santé mentale? Que signifie la dépression? L’anxiété? Quels en sont les symptômes? Où trouver de l’aide si l’on a des problèmes de santé mentale en Tunisie? etc..

Il s’adresse aux Tunisiens et Tunisiennes qui s’interrogent sur leur propre santé mentale, la santé mentale de leurs proches, ou qui veulent explorer les options disponibles pour les services de santé mentale en Tunisie, et pour offrir une plateforme fiable. pour les personnes qui souhaitent s’instruire sur ce sujet.

Quelles sont les prochaines étapes?

J’espère commencer un débat sur le sujet de la santé mentale en Tunisie et réduire les stigmatisation en normalisant l’idée que lutter contre la dépression, l’anxiété (ou toute autre maladie mentale) est acceptable, voire très courante.

Je tiens à souligner le fait que demander de l’aide à un psychiatre est également possible et qu’il ne devrait pas être tabou, car au final, la santé mentale est aussi importante que la santé physique, si ce n’est plus, puisque une personne sur quatre dans le monde souffre d’un trouble mental selon l’Organisation Mondiale de la Santé.

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