TUNISIE
02/05/2019 18h:03 CET | Actualisé 02/05/2019 18h:19 CET

À la découverte de Ridha Moumni, historien de l'art et commissaire d'expositions: "La Tunisie a de tout temps été un foyer de création"

Ridha Moumni est aujourd’hui Aga Khan Fellow à la prestigieuse université de Harvard où il mène un projet de recherche sur l’art et le collectionnisme en Tunisie aux 19ème et 20ème siècles.

Ridha Moumni

Son nom vous dit peut-être quelque chose, son visage également. Et pour cause.

Ridha Moumni, historien de l’art, a été le visage et le commissaire de l’exposition “L’éveil d’une nation: L’art à l’aube de la Tunisie moderne (1837-1881)” organisée par fondation Rambourg Tunisie pour la promotion de la culture et de l’éducation et en partenariat avec l’Institut National du Patrimoine.

Mais bien au delà de cette exposition, Ridha Moumni est une figure internationalement reconnue de l’histoire de l’art invité notamment dans les plus prestigieuses universités et musées pour des conférences, comme par exemple celle sur Carthage au British Museum de Londres ou encore celle à l’université de Columbia à New York sur la “La découverte de l’ancienne Carthage et la réception de l’Antiquité au XIXe siècle en Tunisie”.

Véritable encyclopédie de l’histoire de l’art, Ridha Moumni est aujourd’hui Aga Khan Fellow à la prestigieuse université de Harvard où il mène un projet de recherche intéressant sur la Tunisie. Interview.

HuffPost Tunisie: Si vous pouviez vous présenter à nos lecteurs. Qui êtes-vous Ridha Moumni? Quel est votre parcours?

Ridha Moumni: Je suis commissaire d’exposition et chercheur en histoire de l’art. Je suis né à Tunis et ma famille est originaire du Sud, de la région de Gabès. J’ai grandi entre la Tunisie, l’Algérie et la France. Après avoir obtenu mon baccalauréat au Lycée Pierre Mendès France à Tunis, j’ai commencé des études d’Histoire de l’Art et d’Archéologie à la Sorbonne où j’ai obtenu mon doctorat. J’ai par la suite été sélectionné en tant que pensionnaire à la Villa Médicis à Rome où j’ai décidé d’orienter ma carrière vers le commissariat d’exposition et m’intéresser aux périodes modernes avant d’intégrer l’Université d’Aix-Marseille pendant une année puis de rentrer à Tunis et où j’ai conçu et dirigé différents projets d’expositions. Depuis le début de cette année, je suis Aga Khan Fellow à l’Université d’Harvard. J’y travaille dans le département d’histoire de l’art sur un projet de recherche sur l’art et le collectionnisme en Tunisie aux 19ème et 20ème siècles.

Comment est née votre passion? 

Enfant, j’étais attiré par l’histoire et l’archéologie. Mes premières visites de sites antiques et de musées ont été importantes dans le développement de cette passion que je souhaitais poursuivre durant mes études. J’ai découvert à l’université et à travers l’environnement culturel parisien des formes et des courants artistiques que j’ignorais qui m’ont permis d’élargir ma curiosité pour des périodes modernes et contemporaines. L’enseignement de l’histoire de l’art a été un éveil intellectuel et un choc émotionnel. J’ai réalisé qu’au-delà de sa portée esthétique, l’art permet une lecture complexe de l’histoire et qu’il s’agit d’un objet d’étude et d’un outil pédagogique uniques. Mon travail en tant que commissaire ou chercheur ne fait qu’assouvir cette passion et je m’estime très privilégié d’avoir fait de cette passion ma profession. 

Vous avez dû aller étudier en France, en Italie...Que manque-t-il à la Tunisie pour développer cette spécialité, pour que des passionnés de l’histoire de l’art restent et développent cette spécialité?

Pour l’instant nous ne pouvons pas comparer l’enseignement de l’histoire de l’art et de l’archéologie en Europe et en Tunisie. Cette discipline a été introduite il n’y a pas très longtemps dans les universités tunisiennes et elle a besoin d’évoluer et de s’enrichir de l’enseignement de différentes spécialités et de l’insertion de l’histoire des Arts en Tunisie dans une histoire de l’art régionale et globale. Il faudrait des centres de recherches en histoire de l’art indépendants qui créent une dynamique de recherche et qui bénéficient d’un accès privilégié aux collections. Cet enseignement a également besoin de répondre à la question de la professionnalisation, tant au secteur scientifique qu’aux métiers d’art. Or les débouchés ne sont pas nombreux et il y a un manque de visibilité ce qui pousse les étudiants de cette filière à abandonner lorsqu’ils sont confrontés à ces problématiques.

Quelle place occupe la Tunisie dans l’histoire des arts antiques et modernes? 

Nous avons la chance d’être un pays qui a été le foyer de développement de différentes cultures au cours de l’histoire qui ont laissé des empreintes artistiques fortes. Notre position au centre de la Méditerranée et au Nord de l’Afrique a entraîné de nombreux transferts artistiques qui ont abouti à une création originale qui a fait que la Tunisie a été un foyer de diffusion de courants artistiques.

Nous avons tendance à associer cet héritage aux périodes antiques et islamiques, qui sont les plus connues et les plus étudiées et publiées, mais cette création s’est également poursuivie aux époques modernes et contemporaines.

La période de la Régence a connu une évolution des arts, comme la céramique, le textile, l’orfèvrerie, et le développement d’une architecture civile et privée exceptionnelle.

Le 20ème siècle tunisien a été un siècle remarquable au niveau de la création des formes. Il a permis l’éclosion de générations d’artistes, d’architectes et de créateurs dans le sens le plus large du terme qui se sont exprimés à la période coloniale et qui ont accompagné la naissance de l’Etat tunisien en élaborant une imagerie nationale.

La Tunisie a de tout temps été un foyer de création. L’enjeu est de pouvoir valoriser cette histoire.

Le patrimoine tunisien est délaissé voire abandonné, des sites archéologiques sont pillés. La Tunisie a-t-elle conscience de ses legs?

Depuis la période coloniale, nous avons concentré un effort important pour la découverte et la conservation du patrimoine archéologique. La tâche de conservation de ce patrimoine riche et étendu est difficile, surtout au regard des moyens dont dispose l’Etat.

Notre patrimoine médiéval, moderne et contemporain n’a pas bénéficié de la même approche et le cas récemment évoqué de l’hôtel du Lac illustre parfaitement ce débat. Or pour préserver l’ensemble de ce patrimoine, il faut tout d’abord le comprendre, l’étudier et le rendre physiquement et intellectuellement accessible.

J’aimerais voir Tunis se doter un jour d’un musée d’art islamique, d’un musée d’Art Moderne et d’un musée d’Art contemporain, le Sud d’un musée consacré à la culture de la région, ainsi que d’un musée du Judaïsme dans lesquelles différentes cultures matérielles sont présentées et les enjeux de cette mémoire expliquée au public.

Il est en effet important de valoriser notre diversité artistique et culturelle. Le patrimoine est un outil pédagogique et un vecteur d’affirmation identitaire et il est pertinent de le valoriser dans cette phase de transition politique car il nous permet de mieux nous comprendre et de mieux nous définir en tant que Tunisiens.

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