TUNISIE
04/09/2019 21h:49 CET | Actualisé 04/09/2019 23h:12 CET

À la découverte de Jamel Gafsi, ce Tunisien qui perce à Microsot et investit dans l'éducation en Tunisie

A la rencontre de Jamel Gafsi...

Jamel Gafsi

Titulaire d’une bourse de l’Etat pour poursuivre ses études supérieures en Allemagne, Jamel Gafsi y décroche son diplôme d’ingénieur avant de faire son doctorat en France. Après une expérience dans l’enseignement, il créé a propre startup, qu’il fait grandir et fleurir pendant 8 ans. Mais quand son partenaire principal vient lui proposer une offre qu’il ne pouvait refuser, son destin bascule.

Cette offre? Un poste au sein du Groupe Microsoft. 14 ans plus tard, il est directeur général d’une unité du produit du groupe focalisée sur l’Intelligence artificielle et sur le moyen de rendre cette technologie accessible pourr toute société de toute taille dans le monde entier.

Mais le succès de Jamel Gafsi ne s’arrête pas là. Convaincu que l’éducation sera la clé de la réussite pour l’avenir de la Tunisie, il fonde l’Ecole Internationale Française en 2017, une école qui se veut ouverte sur un environnement international et multiculturel. 

Le HuffPost est parti à la rencontre de Jamel Gafsi. Interview.

HuffPost Tunisie:Qui êtes vous Jamel Gafsi, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

James Gafsi: Je suis tunisien, j’ai fait mes études supérieures en Allemagne à la suite de mon Baccalauréat, qui m’a valu une bourse d’Etat. Mon diplôme d’ingénieur en poche, je poursuivis ma thèse de Doctorat en France. Puis, j’enseigne deux années à l’université au sud de la France avant de créer ma propre société (Start -Up), basée en France et Angleterre, que je fais grandir et fleurir pendant huit années. Le destin voulait que mon partenaire principal vienne me proposer un poste que je ne pouvais refuser. Débuta alors ma carrière au sein du Groupe Microsoft, qui dure maintenant depuis 14 ans. Actuellement, je vis entre la France et les Etats Unis, et je suis Directeur Général d’une unité de produit de Microsoft, focalisant sur l’Intelligence Artificielle et comment rendre ces technologies accessible par toute société de toute taille dans le monde entier.

Vous êtes depuis 2010 à la tête du Centre d’ingénierie de Microsoft après avoir abandonné une startup florissante que vous aviez fondé. Était-ce un choix difficile? Qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix?

J’ai démarré chez Microsoft fin 2005 et j’ai, depuis, gravé les échelons pour aboutir depuis quelques années à un poste de responsabilité et de direction générale. Avant Microsoft, j’ai été CEO de ma propre Start-Up. J’ai fait grandir ma société pour, en 2005, compter 85 ingénieurs. Un désaccord stratégique avec les investisseurs de ma société, accompagné par la volonté insistante de Microsoft de me recruter m’ont indiqué que le temps fut venu de passer à autre chose dans ma vie professionnelle et je ne le regrette point. A l’université, j’ai appris à “chercher et à optimiser”, au sein de ma start-up, j’ai appris à “exécuter et à gérer”, et chez Microsoft, j’ai appris à créer une vision, fixer un cap, et réaliser de très gros projets qui ne peuvent être réalisés sans gros moyens. Aujourd’hui, je pense avoir touché à des domaines différents et des contextes variés: l’académique, les petites structures, où on touche à tout, et les grands groupes avec les grand projets en perspective. C’est une chance d’avoir eu des expériences aussi variées et diversifiées.

Vous êtes au coeur de la Recherche et Développement au sein de Microsoft. Ce domaine manque considérablement en Tunisie. Pourquoi selon-vous? La Recherche et Développement peut-elle être un domaine dans lequel il faut investir en Tunisie?

Je suis plutôt dans le domaine du logiciel et des services Cloud et moins dans la recherche pure. Selon mes connaissances, ce domaine ne manque pas en Tunisie, mais nous n’investissons jamais assez dans ce domaine prometteur et porteur d’espoir pour l’avenir de notre pays. Une vision d’Etat manque actuellement. Des initiatives personnelles et pas toujours concertées existent et sont encourageantes. Ce n’est toujours pas suffisant pour en faire une “industrie” et un domaine prioritaire pour notre pays. D’autre part, une refonte des filières universitaires et des spécialités à promouvoir s’avère indispensable afin que les nouvelles technologies et les nouveaux besoins soient pris en compte et afin de “produire” des experts dans les spécialités fortement demandées (le Cloud computing, le Big data, l’intelligence artificielle, la data science, la data analytics, et leurs services respectifs, etc.). Il nous faut un plan Marshall émanant du plus haut niveau de l’Etat qui accompagne cette orientation et qui “force” la coopération entre universitaires, start-ups, entreprises locales et internationales afin de créer cette nouvelle opportunité à des dizaines de milliers de nos jeunes...  

Vous avez fondé l’École Internationale Française. Pourquoi ce choix d’investir dans l’éducation? Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir le pas?

Un rêve d’enfant s’est réalisé pour moi: créer une école internationale, où des enfants venant de pays différents forment une et une seule communauté, affamés de savoir, tolérants, s’entre-aidant, se posant toutes les questions, et grandissant en forgeant leurs personnalités, leur autonomie, leur ouverture au monde. Je suis le fruit de l’école de la République. Je ne remercierai jamais assez mon pays de m’avoir aussi bien éduqué et de m’avoir ouvert les portes du monde. Fonder l’EIF est ma façon de dire MERCI à Bourguiba, mon père et mon pays. Les trois sont d’ailleurs bien associés quand je parle de l’EIF. Ce n’est pas un projet comme les autres. Il s’agit avant et après tout d’un projet de vie, de participer à illuminer les esprits, de forger une génération du savoir, du savoir-vivre et du savoir-faire.

Il existe de nombreuses écoles privées qui s’inscrivent dans la même démarche que la vôtre, qu’est-ce qui vous distingue des autres?

Je n’ai pas créé l’EIF pour me comparer aux autres. Je l’ai faite pour créer des générations avides de curiosité et de vouloir se surpasser tout en s’entre-aidant. Je dis souvent que notre concurrence est nous-mêmes et notre capacité d’honorer nos engagements et nos promesses. Nous insistons sur la compréhension avant d’apprendre par cœur. Nous insistons sur l’importance de poser des questions, de stimuler les facultés d’analyse, de curiosité et d’autonomie chez l’élève, dès le jeune âge et jusqu’au Lycée. 

Jamel Gafsi

 

Vous, pur produit de l’école publique, pourtant vous investissez dans l’enseignement privé. Pensez-vous que l’école publique tunisienne a perdu de son impact? Quelle analyse faites-vous du système éducatif public tunisien aujourd’hui?

 Je reste fier de l’école publique tunisienne. Cette dernière a perdu beaucoup de sa valeur ces dernières décennies et il convient de la réformer afin qu’elle retrouve à nouveau tout son rayonnement passé. Ce problème n’est pas que tunisien, c’est certainement mondial. L’influence du modèle américain (le privé étant meilleur que le public) se propage partout dans le monde, même en France et en Europe plus généralement. Les autorités publiques doivent revoir leurs notes et adapter leurs méthodes d’apprentissage aux nouvelles donnes. Apprendre par coeur, pour réciter et... oublier juste après n’est plus d’actualité! Je me rappelle bien les efforts que j’ai dû faire afin d’apprendre, à 20 ans et même plus, à exposer un projet ou présenter un travail devant un groupe. Nous n’avons jamais été formés pour le faire au sein de notre école publique. Les temps ont bien changé, et notre école publique en Tunisie a gardé les réflexes et les méthodes des années... 80 ou même 70... Ce n’est pas très difficile de faire mieux que l’école publique aujourd’hui..

De nombreuses écoles privées ouvrent jour après jour, la dégradation de la qualité de l’école publique est-elle l’élément déclencheur de cette ruée d’investissement vers les écoles privées selon vous?

Il faut, à tout prix, réformer l’école publique. Il faut absolument lui redonner ses couleurs d’autrefois. Un pays prospère ne pourra se passer d’une école publique forte. C’est une constante à mes yeux! Les écoles privées ne sont pas toutes de bon niveau. Le nombre ne fait pas la qualité! Je ne vois pas l’EIF comme une concurrence à l’école tunisienne, mais plutôt un complément. Nous avons même prévu des coopérations avec des écoles publiques voisines afin de créer la synergie tant nécessaire entre nos deux systèmes et méthodes. C’est ce modèle de coopération qui aidera aussi à renforcer l’école publique en Tunisie.

J’insiste sur un élément clef: il serait grave et malsain de voir en une école une activité purement commerciale! Une école doit être avant tout un projet humain, où l’objectif premier doit être de forger des têtes bien faites. L’aspect financier est incontournable, mais il ne peut être le seul objectif derrière un tel projet. Ce que nous voyons en Tunisie, c’est certainement une course vers le profit qui ne pourrait que dégrader davantage le système éducatif tunisien dans sa globalité. Je suis farouchement favorable à redorer le système public tunisien et lui redonner toute sa crédibilité afin de réduire le risque de médiocrité à travers la multiplication dangereuse des écoles privées en Tunisie.

Une école privée est avant tout une entreprise, un business...Comment concilier éducation et argent? Comment convaincre aujourd’hui, des parents au pouvoir d’achat qui se dégrade, d’investir dans une école privée pour leur enfant? 

Une école ne peut optimiser que pour son business. D’autres activités seraient plus appropriées pour que du business. Une école, comme déjà évoqué, est une aventure humaine de premier plan. Par ailleurs, ignorer l’aspect financier serait malhonnête. En effet, attirer la qualité et les enseignants hautement qualifiés requirent des budgets importants. D’où la cherté des frais de scolarité pour une école internationale et française comme la notre. Je suis conscient que ceci limite le nombre de parents qui peuvent se permettre une école comme la notre. Pour ces parents, l’éducation de leurs enfants passe forcément avant toute autre dépense. Et je suis persuadé qu’ils en font le bon choix stratégique pour leur descendance. Mon père me disait, vers la fin de sa vie: “j’ai investi dans votre éducation, et je ne vous ai pas laissé de terres”. Il avait complètement raison, même si l’investissement dont il parlait était moins financier que moral et intellectuel.

Votre parcours professionnel est fait de paris, de risques...Le goût du risque est-il nécessaire pour réussir?

Je dis souvent que: “je viens de très loin et je voulais aller le plus loin possible”. Pour atteindre des objectifs qui sortent de l’ordinaire, il faut prendre des risques dans la vie. Je ne pense pas que prendre des risques soit nécessaire pour réussir, mais quand les moyens de départ sont limités et qu’on n’est pas assis sur un héritage parental, nous n’avons de choix que de nous battre, de croire en nous et de nous surpasser à tous les niveaux. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire. Je n’ai jamais compté le nombre d’heures de travail, je n’ai jamais regretté bosser des années entières sans prendre des vacances. Les paris sont essentiels pour se projeter et planifier. Camper sur sa zone de confort ne nous ramène pas loin, plutôt, elle nous fait reculer, car si on n’avance pas, on recule forcément. 

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