MAROC
03/09/2018 09h:50 CET | Actualisé 03/09/2018 23h:36 CET

Essaouira fait renaître son patrimoine juif oublié (REPORTAGE)

La cité des alizés réhabilite le legs hébraïque de son histoire.

Anais Lefebure/HuffPost Maroc
La synagogue Rabbi Haïm Pinto, dans le quartier du Mellah, Essaouira, le 30 août 2018.

SOCIÉTÉ - 16h, dans le vieux cimetière juif d’Essaouira, face à la mer. Sous la chaleur écrasante de cette fin du mois d’août, un jeune homme, kippa sur la tête et Torah dans les mains, psalmodie à voix haute en hébreu. Devant lui, une vingtaine de pèlerins, hommes et femmes de tous âges, slalomment entre les vieilles pierres tombales blanches balayées par le vent pour atteindre le mausolée, au centre du cimetière. Pendant trois jours, Essaouira accueille la Hiloula de Rabbi Haïm Pinto, une célébration annuelle qui voit déferler près de 1000 pèlerins juifs du monde entier venus prier sur la tombe de ce rabbin emblématique de la ville, mort en 1845.

Mohcine, la cinquantaine, regarde la petite procession avec bienveillance, assis sur les marches fraîchement repeintes du cimetière. C’est lui le gardien des lieux. “J’ai pris la suite de mon grand-père, qui a gardé le cimetière juif pendant de très longues années. Nous, les musulmans, avons notre cimetière à la sortie de la ville. On est plus nombreux, donc on a besoin d’un peu plus d’espace”, sourit-il. Si aujourd’hui Essaouira ne compte en effet plus qu’une poignée de résidents juifs (ils seraient une petite soixantaine, dont une grande partie ne vit pas toute l’année dans la ville), il fut un temps pas si lointain où la communauté juive était majoritaire dans la cité des alizés, avant que la diaspora ne quitte petit à petit le pays dans la deuxième moitié du XXe siècle suite à la création d’Israël.

Anais Lefebure/HuffPost Maroc
Des pèlerins devant le mausolée de Rabbi Haïm Pinto, dans le cimetière juif d’Essaouira, le 30 août 2018.

“Au XVIIIe et XIXe siècle, quand Essaouira était l’un des plus importants ports d’Afrique du Nord, la ville comptait entre 22.000 et 25.000 habitants, avec un pic de 16.000 juifs à une certaine époque, un phénomène unique dans un pays musulman puisque l’islam, qui a toujours garanti la protection des minorités juives et chrétiennes, ne tolère guère que celles-ci soient majoritaires”, nous raconte André Azoulay, conseiller du roi Mohammed VI et figure incontournable d’Essaouira, en déambulant dans les ruelles agitées de la médina.

À son apogée, pas moins de 37 synagogues peuplaient la ville. Aujourd’hui, on n’en compte plus que trois encore debout, entretenues par des financements privés, mais bientôt quatre. Car c’est l’un des projets qui tiennent le plus à cœur de l’homme qui a consacré une bonne partie de sa vie à faire rayonner la ville de la côte Atlantique: ressusciter une ancienne synagogue du XIXe siècle pour en faire un centre culturel et espace de recherche international sur le patrimoine juif de la ville. Et, plus globalement, une “école” du vivre-ensemble et du dialogue inter-religieux.

Le projet, baptisé Bayt Al Dakira, “la maison de la mémoire”, est porté par l’Association Essaouira-Mogador, fondée par André Azoulay, et le ministère de la Culture. “On devrait l’inaugurer dans un mois si tout se passe bien”, nous confie Tarik Ottmani, président de l’association. Dans cette immense bâtisse située au cœur de la vieille médina, qui tombait en ruines depuis les années 80, les artisans de la ville ont travaillé sans relâche depuis le lancement des travaux, il y a trois ans, pour lui redonner son lustre d’antan. Guidés par André Azoulay et Tarik Ottmani, nous pénétrons dans les lieux, faits de splendides murs en pierres, colonnades et boiseries de cèdres de l’Atlas dont l’odeur caractéristique embaume le riad.

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Le centre Bayt Al Dakira, dont la rénovation est bientôt achevée, au centre de la médina d’Essaouira, le 30 août 2018.

Outre la synagogue Simon Attia dont la rénovation est presque achevée, le centre comporte plusieurs salles de musée qui abriteront des photos de personnalités juives ayant marqué l’histoire de la ville, comme par exemple le premier élu juif au Sénat américain, David Levy Yulee (1810-1886), dont le père n’était autre qu’un riche marchand juif d’Essaouira ayant émigré aux États-Unis. Des objets et vêtements issus de collections privées d’anciennes familles juives marocaines, évoquant les différents rites et traditions de cette communauté religieuse (circoncision, première communion, mariage...) seront également exposés.

“Je tiens à ce que le conservateur de ce musée soit musulman. C’est symboliquement important, car ce projet n’est pas une affaire communautaire ni ethnique, c’est une affaire nationale. Ici, c’est le patrimoine de tous. Le projet a suscité la pleine adhésion des Souiris et les lieux seront ouverts à tout le monde”, souligne André Azoulay. Un patrimoine qui sort de l’oubli pour rappeler que l’histoire du Maroc trouve également ses racines dans celle du peuple juif. Ainsi, en plus de l’espace muséal, la maison abrite un centre de recherche portant le nom de l’historien souiri Haïm Zafrani, spécialiste des relations entre juifs et musulmans, mort en 2004, avec une bibliothèque, une médiathèque et des studios à destination des chercheurs du monde entier qui viendront étudier ici. Des partenariats avec des universités américaines et françaises sont prévus.

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La synagogue Simon Attia vue d’en haut, centre Bayt Al Dakira, Essaouira, le 30 août 2018.

“Ce projet reflète notre identité, notre patrimoine et ce que le monde a besoin d’entendre aujourd’hui. Car quand on parle d’islam et de judaïsme, ce n’est généralement pas dans ce sens”, déplore André Azoulay, qui a également lancé, il y a 15 ans à Essaouira, le festival des Andalousies Atlantiques, rassemblant chaque année artistes juifs et musulmans le temps de plusieurs concerts. “Notre plus grande satisfaction, c’est le fait que depuis 27 ans, nous travaillons pour faire connaître le patrimoine juif de la ville. On a convaincu les plus sceptiques, on a fait taire les plus hostiles. Ce qui a été fait ici peut et doit être fait partout au Maroc”, espère-t-il.

“Mais mon plus grand bonheur, c’est de savoir que c’est quelque chose que tout le monde se réapproprie et qu’il y a un consensus national autour de ce projet à vocation pédagogique et mémorielle. Je crois beaucoup en la pédagogie par l’histoire. Il n’y a pas de futur s’il n’y a pas d’histoire”, ajoute le conseiller du roi. “Il y a une vraie dynamique, une renaissance de ce patrimoine, mais le réacteur qui porte cette renaissance est culturel, humain, il est celui des valeurs du vrai Maroc, qui n’est malheureusement pas enseigné dans les livres d’histoire”.

En plus des écoles marocaines qui organisent régulièrement des voyages scolaires à Essaouira et qui pourront désormais passer par Bayt Al Dakira, la ville est également devenue un passage obligé pour les imams marocains et étrangers formés au Maroc au sein du nouvel Institut Mohammed VI de formation des imams, afin de resserrer les liens entre islam et judaïsme. “Il y a une volonté étatique d’ouverture sur le ’modèle’ souiri”, explique Tarik Ottmani, soulignant que les nouvelles générations de juifs d’origine marocaine reviennent aussi de plus en plus dans la ville pour se réapproprier cette histoire. “Des jeunes de 15, 18 ou 20 ans viennent ici et découvrent leur histoire familiale. C’est important pour contrer les messages, notamment de haine, véhiculés à l’étranger chez les juifs comme chez les musulmans. Ils découvrent ici une autre réalité et une autre histoire.”

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Plaques mémorielles apposées sur le mur du vieux cimetière juif d’Essaouira.

Des propos confirmés par William Marciano, un des organisateurs de la Hiloula de Rabbi Haïm Pinto. “Cette année, les pèlerins viennent de France, du Mexique, d’Argentine, du Canada, des Etats-Unis, de Belgique, d’Angleterre, d’Australie... Il y a toutes les générations, mais énormément de jeunes. Ils sont de plus en plus nombreux. Ils n’ont pas tous des liens avec le Maroc, beaucoup viennent d’Europe de l’Est”, nous confie-t-il. “Cet événement est assez unique, parce que les pèlerins sont très nombreux et Essaouira a toutes les structures d’accueil nécessaires, contrairement à d’autres lieux de pèlerinages juifs au Maroc et dans les pays musulmans. Ici, nous sommes très bien accueillis, la ville se développe, des avions spéciaux sont affrétés pour les pèlerins. On travaille main dans la main avec les autorités locales, qui nous reçoivent 10/10, même 12/10!”, lance-t-il, enthousiaste.

Si la ville, et notamment la vieille médina, connaît en effet un développement sans précédent depuis quelques années, le Mellah, historique quartier juif d’Essaouira, fait malheureusement exception. Complètement en ruines, il a subi quelques ravalements de façades, néanmoins insuffisants pour lui redonner son cachet d’époque. Les travaux de restauration et de réhabilitation opérés par le groupe Al Omrane, premier opérateur de l’aménagement urbain et de l’habitat au Maroc, qui devraient reprendre en 2019, sont encore loin d’être finis.

“Pour l’instant nous les accompagnons dans la gestion de ce dossier épineux”, nous explique Abdelfattah Ichkhakh, conservateur principal et inspecteur des monuments historiques et des sites archéologiques d’Essaouira. “Je crois que les travaux vont durer des années. À mon sens, c’est une opération de longue haleine qui ne s’achèvera pas en éradiquant le problème des maisons menaçant ruine” estime-t-il. Un pan de l’histoire juive de la ville reste encore à rebâtir.