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09/01/2019 12h:05 CET | Actualisé 09/01/2019 12h:05 CET

9 incontournables de la littérature marocaine à lire (ou relire) en 2019

Voici une liste non-exhaustive de certains classiques qui ont marqué la littérature marocaine.

yipengge via Getty Images

LITTÉRATURE - “Lire, c’est boire et manger. L’esprit qui ne lit pas maigrit, comme le corps qui ne mange pas.” Oui, mon cher Victor Hugo, mais on ne saurait reprocher à un peuple qui ne sait pas lire de ne pas lire…

La littérature marocaine est profuse, éclectique et complexe. Entre les écrivains d’expression arabe, française et berbère (ou même espagnole!), certains lecteurs ne savent plus sur quel pied danser. Outre les auteurs marocains francophones, rares sont ceux qui sont traduits en d’autres langues. Aussi le paysage littéraire du royaume s’apparente-t-il à un kaléidoscope qui, malgré ses charmes et ses couleurs, peine à attirer de nouveaux admirateurs dans son sillage.

Le salon du livre marocain est à la ramasse. Seuls les récipiendaires de prix internationaux (Leïla Slimani, Tahar Ben Jelloun et Fouad Laroui pour leurs prix Goncourt) vendent des livres, et encore, la plupart sont vendus au sein de l’Hexagone. C’est alors sans surprise que le Maroc publiait, en 2016, dix-huit fois moins de livres que son homologue français.

Pour rendre hommage à certains auteurs phares de la littérature marocaine, voici une liste, subjective et évidemment non-exhaustive, de certains classiques qui l’auront marquée, de par leur impact politique, social, ou littéraire, tout simplement.

  • Le pain nu de Mohamed Choukri

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Un classique parmi les classiques. Paru en 1973, ce livre abordait certains tabous de son époque à l’image de la drogue, de la sexualité ou de la violence. Ce livre, c’est aussi mais surtout l’âpreté de la rue, le combat d’un assoiffé de vie et de connaissance; la solitude morne qui trouve refuge dans la prostitution, le cri de l’âme à qui nul ne répond sinon l’écho silencieux. Le livre sera interdit au Maroc entre 1983 et 2000, pour finalement refaire surface au début du siècle, pour le plus grand bonheur des lecteurs.

“Nous étions plusieurs enfants à pleurer la mort de mon oncle. Avant je ne pleurais que lorsqu’on me frappait ou quand je perdais quelque chose. J’avais déjà vu des gens pleurer. C’était le temps de la famine dans le Rif. La sécheresse et la guerre.”

  • Le passé simple de Driss Chraïbi

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Sans nul doute l’un des ouvrages parmi les plus célèbres de la littérature marocaine ou, tout du moins, l’un de ceux qui firent couler le plus d’encre. Pourquoi s’embêter à retranscrire les émotions que ce livre suscite puisque Gallimard le fait si bien? “Lors de sa parution en 1954, ce livre fit l’effet d’une véritable bombe, tant en France qu’au Maroc qui luttait pour son indépendance. Avec une rare violence, il projetait le roman maghrébin d’expression française vers des thèmes majeurs: poids de l’Islam, condition féminine dans la société arabe, identité culturelle, conflit des civilisations. Vilipendé au début, (…) il est enseigné depuis quelques années dans les universités marocaines.”

“Je marchais dans la ville. J’allais vadrouillant, réceptif aux déclics. Comme une chienne de vie, je poussais devant moi le poids d’une civilisation. Que je n’avais pas demandée. Dont j’étais fier. Et qui me faisait étranger dans cette ville d’où j’étais issu.”

  • La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun

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Longtemps seul récipiendaire du prestigieux prix Goncourt pour La nuit sacrée en 1987, Tahar Ben Jelloun continue de porter haut et fier les couleurs de ce pays qu’il n’a de cesse de dépeindre au gré de ses romans. Celui-ci, La nuit sacrée, nous emmène dans les tréfonds de l’intimité de la narratrice. Les talents de conteur de Tahar Ben Jelloun, qui allie sublimement magie et faits réels, cachent une réalité plus sombre derrière les lignes enchanteresses de ce roman: la condition de la femme au Maroc. Un incontournable.

“Nous sommes les enfants, les hôtes de la terre.
Nous sommes faits de terre et nous lui reviendrons.
Pour nous, terrestres, le bonheur ne dure guère, 
mais des nuits de bonheur effacent l’affliction.”

  • Les étoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine

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Adapté en film par Nabil Ayouch en 2012 (sous le titre “Les chevaux de Dieu”), ce roman raconte avec une violence empreinte de poésie le quotidien des jeunes habitant le bidonville de Sidi Moumen. Espérances brisées, rêves déchus ou insupportable monotonie rythment les journées de ces mômes qui, peu à peu, tomberont dans la radicalisation. L’affliction se concrétisera en 2003, lors d’un tristement célèbre 16 Mai au cours duquel des attentats firent des dizaines de victimes. Un roman aussi terrible qu’émouvant.

“Ces coups (…) faisaient partie intégrante de sa vie, comme l’amertume de l’humiliation, comme la laideur qui nous cernait de toutes parts, comme ce damné destin qui nous avait livrés, pieds et poings liés, à ces ruines sans nom”

  • L’œuf du coq de Mohamed Zefzaf 

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Une histoire de pauvreté, de corruption et de violence, bref, une histoire du Maroc aussi transcendante que brutale. Encensé par ses pairs, admiré par Tahar Ben Jelloun, Mohamed Zefzaf est sans conteste l’un des représentants les plus dignes de cette belle littérature marocaine qui peine à décrire avec tant d’acuité les maux qui la consument. Ce livre vous réconciliera avec l’âme de ce Maroc impétueux. Parole de lecteur.

“Nous avons étudié dans les cours d’histoire que nous, Marocains, avions commercé dans l’or et le sel en Afrique. Il y avait la prospérité, la vie était belle, et les savants étaient nombreux à toutes les époques. Alors pourquoi aujourd’hui, les universitaires sont devenus des vagabonds qui rôdent comme des âmes en peine dans les rues et les boulevards, buvant de l’alcool à brûler et s’empoisonnant au hachich?”

  • Tazmamart, cellule 10 de Ahmed Marzouki

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Le témoignage d’un survivant, d’un rescapé miraculeux de l’enfer. Longtemps, un voile de pudeur s’était installé. La prison de Tazmamart était tue; elle n’avait jamais (ou presque) existé, avant ce livre paru en 2000. Il fallut attendre sa parution pour qu’enfin la parole se libère, pour qu’enfin les exactions commises derrière les murs froids et humides du bagne de Tazmamart soient révélées au grand jour. Le récit d’un prisonnier, vendu à près de 70.000 exemplaires, qui inspira notamment Tahar Ben Jelloun pour Cette aveuglante absence de lumière. D’une violence rude et élégante.

“Si nous voulions survivre à cette terrible épreuve, il fallait trouver les moyens de résister. En ce sens, il était primordial de conserver un bon moral ou, à défaut, un peu d’espoir.”

  • Chanson douce de Leïla Slimani 

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Que dire sur Leïla Slimani? Une impertinence camusienne jumelée à une finesse kunderienne, qui lui vaudront le prix Goncourt en 2016. Une chanson douce en apparence, mais discordante en réalité, qui lui vaudra, quant à elle, un concert d’éloges tous plus dithyrambiques les uns que les autres. L’histoire d’un crime passée au peigne fin, la psychologie d’étranges personnages disséquée avec minutie, tout autant de raisons qui font de Chanson douce un classique de la littérature marocaine malgré son jeune âge.

“Tu vois, tout se retourne et tout s’inverse. Son enfance et ma vieillesse. Ma jeunesse et sa vie d’homme. Le destin est vicieux comme un reptile, il s’arrange toujours pour nous pousser du mauvais côté de la rampe.”

  • Le spleen de Casablanca de Abdellatif Laâbi

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Un exemple d’ineffable torture ? Ne devoir choisir qu’une œuvre d’Abdellatif Laâbi pour donner envie au lecteur d’aller consulter l’ensemble de son œuvre! Poète marocain émérite, fondateur de la revue Souffles et lauréat du Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française en 2011… Entre autres. Le natif de Fès, traduit dans de nombreuses langues et désormais installé en France depuis 1985, publiera en 1996 son Spleen de Casablanca qui reste, à ce jour, l’une de mes œuvres favorites. Voyez donc, savourez donc… Jouissez donc.

« Dans le bruit d’une ville sans âme

j’apprends le dur métier du retour

Dans ma poche crevée

je n’ai que ta main

pour réchauffer la mienne

tant l’été se confond avec l’hiver

Où s’en est allé, dis-moi

le pays de notre jeunesse ? »

  • Le jour venu de Driss Jaydane 

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Ce livre n’est pas encore un classique, mais il mériterait de l’être. Personne n’aurait misé un kopeck sur Driss Jaydane, qui signe en guise de premier roman une œuvre remarquablement aboutie. Le personnage principal est un jeune Casablancais habitant à Anfa Supérieur et qui étudie, évidemment, au prestigieux Lycée Lyautey. Le clivage beaux-quartiers-bidonvilles est sublimé par un auteur qui manie le verbe avec adresse et dépose une plume harmonieuse sur une histoire de déchirement intérieur.

“C’est ainsi qu’à nous, il ne peut être tenu rigueur de quoi que ce soit. À la naissance, nous avons déjà tout réussi. Nous triomphons dans nos affaires terrestres, célestes, nos comptes en banque et nos adultères, car chaque matin, par la grâce du Très Haut, nous apparaissons neufs, prêts à nous asseoir à la table de Dieu.”