ALGÉRIE
09/04/2019 16h:08 CET | Actualisé 09/04/2019 16h:18 CET

7e mardi – La police réprime les étudiants : "Ils veulent nous imposer leur transition"

La forte mobilisation des étudiants a constitué un second souffle de la révolution populaire qui se poursuit contre le pouvoir. La police qui tente à nouveau d’empêcher les manifestations à Alger a réprimé ceux qui ont scandé "khawa khawa". Reportage.

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La répression de la manifestation des étudiants, le 9 avril 2019 à Alger. 

“On devrait descendre vers la fac centrale et revenir à la Grande Poste”, propose l’étudiant. “Non !”, lui répliquent des dizaines d’autres, entassés face au cordon de la police qui les empêche d’accéder au tunnel des facultés. “Ce n’est pas à eux de nous dire où marcher. C’est à nous de décider !”, lance un autre.

De retour des vacances, les étudiants sont sortis par milliers à Alger en ce 9 avril 2019, 7e mardi des manifestations des universitaires. Ils se sont d’abord rassemblés vers 10 heures au niveau de la Grande Poste pour ensuite entamer une marche sur l’avenue Pasteur et vers le tunnel des facultés. Un circuit devenu habituel pour les manifestants, mais la police avait d’autres plans.

Les forces de l’ordre ont renoué en début de semaine avec l’interdiction des rassemblements à Alger, une mesure illégale de l’aveu de celui qui l’a instaurée en 2001, l’ancien chef du gouvernement Ali Benflis. La police a procédé à plusieurs interpellations samedi, dimanche et lundi, citant des “ordres” qui ne permettent les manifestations que les...vendredis, jours des grandes manifestations depuis le 22 février.

Hamdi Baala
La marche des étudiants bloquée sur l'avenue Pasteur par un cordon de la police, le 9 avril 2019 à Alger. 

A l’image des militants qui ont organisé chaque après-midi depuis samedi des rassemblements à la Grande Poste pour dénoncer cette décision arbitraire, les étudiants ont longtemps résisté mardi face au cordon anti-émeute à l’entrée du tunnel des facultés.

Le prétexte de la police a été les agressions à l’intérieur de “Ghar Hirak”, surnom donné au tunnel devenu un des lieux préférés des manifestants depuis le 22 février. Des incidents survenus vendredi dernier, en ce sens, ont été médiatisés, mais les étudiants ne voyaient pas l’argument de cet œil.

“Il y a eu des agressions à la Grande Poste. Ça peut arriver partout, pas qu’à l’intérieur du tunnel. C’est une ruse de la police pour imposer ce qu’ils veulent”, a lancé un étudiant à une femme qui a suggéré un autre parcours.

 

“Nous sommes des étudiants, pas des terroristes”

 Une semaine après la démission de Abdelaziz Bouteflika, et au moment où les deux chambres du parlement étaient réunies pour désigner Abdelkader Bensalah, président du Conseil de la Nation, comme chef de l’État par intérim, les étudiants ont longtemps tenu tête à la police à l’entrée du tunnel.

Ils ont scandé des slogans hostiles aux 3B (Bensalah, Bedoui, Belaïz), en faveur d’une transition “par le peuple” et ont débattu entre eux sur le parcours à prendre.

Hamdi Baala
"Pas de tutelle sur le peuple", lit-on sur la pancarte de cet étudiant. 

“Ils viennent de nommer Bensalah pour 90 jours et nous sommes ici à ne rien faire. Allons plutôt vers le parlement”, suggère un étudiant muni d’un haut-parleur mais les autres refusent et scandent: “Koul youm massira, maranach habsine” (chaque jour une manifestation, nous n’allons pas nous arrêter).

Voyant que les universitaires n’allaient pas forcer le cordon, largement à leur portée, les policiers sont ensuite passés à la répression. Ils ont usé et abusé du spray lacrymogène. Ils ont matraqué et bousculé les manifestants et ont interpellé un nombre de ceux qui ont longtemps scandé les mardis passés: “chorta wa chaâb, khawa khawa” (la police et le peuple sont des frères).

Certains étudiants ont eu des malaises.

Hamdi Baala
Un étudiant à terre après avoir été aspergé de spray lacrymogène par la police. 

“Hnaya toullab, machi irhab” (Nous sommes des étudiants, pas des terroristes!), répliquent les manifestants.

“Voilà ce que fait l’État face à la Silmiya (manifestation pacifique). Ils nous ont massacré avec le gaz lacrymogène !”, balance au téléphone un étudiant, les yeux rouges de larmes. “Arrêtez le gaz, vous dérangez les malades !”, lance un autre dans son haut-parleur, en bas de la clinique Pierre et Claudine Chaulet.

 La répression policière a duré plus d’une demie heure sur l’avenue Pasteur et les étudiants sont restés pacifiques. Les habitants du quartier et des employés de la clinique n’ont pas cessé de jeter depuis leurs balcons des bouteilles d’eau et de vinaigre pour aider à atténuer l’effet du gaz lacrymogène.

Un camion à eau a ensuite arrosé la foule pour la repousser progressivement vers la Grande Poste.

 Là-bas, d’autres étudiants manifestaient déjà avant d’être rejoints par ceux de l’avenue Pasteur. Des milliers au total et ici aussi, la police a utilisé les canons à eau et les sprays lacrymogènes pour essayer de les disperser.

“Ils veulent nous imposer leur transition par la force, mais ça ne passera pas. Nous sortirons tous les jours !”, réagit un étudiant.

Hamdi Baala
"Non au gouvernement de transition désignée par le pouvoir corrompu", en référence au gouvernement du premier ministre Noureddine Bedoui, formé la veille de la démission de Abdelaziz Bouteflika. 

L’armée, depuis son communiqué au vitriol exigeant un départ “immédiat” de M. Bouteflika, n’a plus parlé de politique. Une attitude perçue comme un feu vert à la transition prévue par l’article 102 de la Constitution.

Et vers 11 heures en ce mardi 9 avril, une dépêche de l’agence étatique APS annonçait que M. Bensalah est officiellement devenu chef de l’État par intérim. La CSA (confédération des syndicats autonomes) a appelé de son côté à une grève générale et à une marche à Alger mercredi 10 avril.