ALGÉRIE
29/03/2019 21h:37 CET

6e vendredi : "Ce pays est le nôtre et la décision nous appartient"

L'article 102 ou l'article 7 ? La rue à Alger a beaucoup parlé de la constitution au 6e vendredi de grandes manifestations. Une majorité a rejeté l'appel de Gaïd Salah à déclarer la vacance du pouvoir, quelques uns l'ont salué.

Hamdi Baala

Dans le tunnel des facultés à Alger, devenu un endroit phare de la contestation populaire, la foule a longtemps chanté « leblad bladna w ndirou rayna » (Ce pays est le nôtre et la décision nous appartient). Ce 29 mars, sixième vendredi de grandes manifestations la rue a encore bouillonné, affichant une unanimité sur la revendication du départ de Abdelaziz Bouteflika et son régime, ainsi qu’une diversité des avis sur la suite.

Le nom du chef d’ état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, a été très présent. La majorité a critiqué celui qui a appelé mardi dernier à appliquer l’article 102 de la Constitution (vacance de la présidence), une option vue comme une autre ruse qui permettrait au système de survivre en se débarrassant de M. Bouteflika.

« On avait demandé le 102 il y a 6 ans (quand le président a subi un AVC, ndlr). Ils n’ont pas voulu l’appliquer. Maintenant qu’ils ont vu le peuple révolté, ils essaient de trouver une solution qui les arrange », estime Khalil, un musicien retraité sorti manifester avec sa sœur.

Asma Benazouz

 

D’autres ont brandi des pancartes ou scandé des slogans hostiles au chef d’état-major : «Bouteflika nta rayeh rayeh, eddi mâak Gaïd Salah » (Bouteflika, vous allez partir de toute façon, emmenez Gaïd Salah aussi avec vous), « Gaïd ghayr Salah” (“Le leader n’est pas valable”, un jeu de mots sur le nom du chef d’état-major). 

De rares messages ici et là ont cependant été en faveur de la déclaration de vacance de la Présidence. « On est pour l’application de l’article sans 2 », affichent certaines pancartes, le jeu de mots renvoyant à Abdelaziz Bouteflika et son frère et conseiller Saïd, « l’homme derrière le rideau » selon beaucoup, notamment depuis l’AVC du président en 2013.

 

 

« Yetnahaw gaâ»

 

« Yetnahaw gaâ » (Il faut qu’ils partent tous), ces deux mots prononcés par un jeune à Alger devant la caméra d’une télévision arabe sont devenus un mot d’ordre des manifestations. Tellement que certains y voient l’incarnation de la volonté populaire qui tranche avec ce que propose le pouvoir, dont l’application de l’article 102.

En haut de la rue Didouche Mourad, des habitants ont même fait l’effort de lister tous ceux qu’ils considèrent concernés par le « ga3 » et ont conçu une grande banderole. On y trouve la photo de Abdelaziz Bouteflika et celles de quasiment tous ces ministres et soutiens, dont Gaïd Salah et des hommes d’affaires proches du cercle présidentiel comme Ali Haddad ou Reda Kouninef.

Hamdi Baala

 

« La seule disposition qui correspond au « yetnahaw gaâ » est l’article 7 », dit Abderrahmane, un quadragénaire qui distribuait de l’eau aux manifestants sur rue Didouche Mourad.

L’article 7 stipule que le peuple est la source de tout pouvoir. Et si beaucoup l’interprètent dans le sens « yetnahaw gaâ », il ne s’agit pas d’un « dégagisme » sans penser à une alternative. Chacun y va de sa propre vision pour la suite ou propose des noms: Mustapha Bouchachi pour certains, Ahmed Benbitour pour d’autres, un nombre de pancartes suggèrent même l’ancien président Liamine Zeroual, entre autres noms.

« La solution est une commission nationale faite de jeunes ou de moins jeunes pour trouver une forme de transition », affirme pour sa part Khalil. Il ne donne pas de noms, mais l’essentiel pour lui reste l’alternance au pouvoir : « Si c’est pour ramener un président qui va encore rester 20 ans, moi je serais plus là pour manifester ».

Abderrahmane, lui, détaille un plan de transition conditionné d’abord par la démission du chef de l’État et du gouvernent, la dissolution des deux chambres du parlement puis l’élection d’une constituante.

Il est vrai que l’article 102 parle aussi du cas de la démission du président. Et Gaïd Salah n’a pas précisé dans son appel s’il suggère cette option ou celle de l’empêchement. Mais la rue veut surtout décider par elle-même, même si elle n’est pas unanime sur la suite. Car il n’y a pas d’unanimité en démocratie, ni de tutelle.