ALGÉRIE
08/09/2018 10h:52 CET | Actualisé 08/09/2018 14h:06 CET

64 ans après, le village de Tiguatiouet à Biskra retrouve ses habitants

Pour les familles du village de Tiguatiouet, retourner sur la terre de leurs ancêtres permettra de restituer un pan de l’histoire de la ville de Biskra longtemps oublié.

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Village de Tiguatiouet à 70 KM de la ville de Biskra.

Il y a 64 ans, le village montagneux de Tiguatiouet à 70 KM de la ville de Biskra, est dépeuplé. Sommés par l’administration coloniale de vider les lieux, les quelques familles qui l’habitaient ont été dépossédés de leurs domaines. Leurs terres sont, par la suite, bombardées au napalm de l’armée française, pour ne laisser aucune trace de leurs passages.

Plusieurs décennies sont passées depuis, mais le souvenir de cette vie lointaine semble encore vif dans les esprits. Les familles du village, réunies en association depuis une année, retournent sur leurs terres.

 Le village portait autrefois le nom de la tribu qui l’habitait : Arch Ouled Abderhmane. Cette tribu était constituée de cinq familles : les Serraoui, Kbairi, Tahraoui, Mnaouli et une famille qui porte le nom du village Tiguatiouet. Tous vivaient au Djbel Tiguatiouet à 1900 mètres d’altitude.

 

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Traveaux à l'ancien village de Tiguatiouet à 70 KM de la ville de Biskra

 

L’ascension du Djbel Tiguatiouet commence à partir de la commune d’El-Mziraa. La distance ne dépasse pas les 70 KM pourtant le voyage dure plus de deux heures à cause de la route sinueuse dans ce désert rocheux.

Le conducteur qui nous mène au sommet de ce Djbel connaît bien le chemin. Amar est originaire de cette région, son père y est né. Il raconte que souvent il retourne sur la terre de ses ancêtres en compagnie de sa famille.

Cette ascension est une immersion dans une immensité montagneuse.

Dans cet univers rustique, il est difficile d’imaginer que sur ces lieux existaient plusieurs villages. Seul témoin de cette vie passée, les quelques maisons traditionelle qui bordent le chemin qui mène au village de Tiguatiouet.

Hamid Serraoui, aujourd’hui âgé de 73 ans est né au Djbel Tiguatiouet. Il se souvient de cette enfance passée dans son village et espère voir la vie reprendre sur les sentiers de son enfance.

 

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Maison traditionnelle sur le chemin vers le village Tiguatiouet, Biskra.

 

“Si aujourd’hui les lieux ne paient pas de mine et sont réduits à un massif montagneux rocailleux , dans le temps la région abritait plusieurs tribus. De nombreuses familles Chaouis sont originaires d’ici. Après le dépeuplement colonial, les familles se sont dispersées dans les différentes communes de la wilaya et d’autres ont quitté totalement Biskra”, précise-t-il.

L’écart de température, avertit-il, entre Biskra et le sommet du Djbel est de presque 20 degrés. L’hiver est très rude au point où il neige. C’est pourquoi les familles d’Ouled Abderahmen quittaient le Djbel en cette saison et s’installait jusqu’au printemps dans la commune de Mziraa, souligne Hamid Serraoui.

Concernant le mode de vie à cette époque, les villageois vivaient de l’élevage et de l’agriculture de montagne. “En hiver on descendait à Mziraa à cause de la rudesse du climat en cette saison à Tiguatiouet, mais aussi parce que les habitants étaient des éleveurs de bétail. Après la saison de labourage à Tiguatiouet, ils emmenaient leurs bêtes aux pâturages à Biskra», se souvient, Hamid Serraoui.

La région était également connue par son important marché d’automne. Il s’organisait chaque année au village et attirait des commerçants de toute la région des Aurès.

Sur le plan historique, la région a été un refuge pour le résistant Ahmed Bey pendant trois ans. En 2006 un colloque international a été organisé à Sidi-Okba par l’association culturelle “Ferghous” en mémoire à ce farouche résistant de la colonisation Française.

 

Germaine Tillion/FB
Photo prise par Germaine Tillion dans la région de Biskra.

 

Cette région des Aurès a suscité l’intérêt de la célèbre ethnologue Française Germaine Tillion. Elle a étudié de 1934 à 1940 l’ethnie berbère des Chaouis, dans les Aurès. Dans son livre “Il était une fois l’ethnographie”, édité en 2000, la défunte chercheuse décrit les quotidiens des villageois sous l’occupation et réalise des photographies qui feront plus tard l’objet d’une exposition dans la ville de Montpellier.

Mais Les Ouled Abderrahmane ont particulièrement intéressé Germaine Tillion. Au point où ce arch devient le sujet de sa thèse. En1938, elle envisage même de l’intituler “Une République du sud-aurésien”.

 

Germaine Tillion/FB
Germaine Tillion



De nombreuses régions en Algérie, semblable à ce village, se sont vu dépouiller de leur identité. Aujourd’hui le village de Tiguatiouet aspire à des jours meilleurs.

دار ضياف”  Une maison d’hôte à 1900 mètres d’altitude

Arrivé au sommet de la montagne, la différence des températures est impressionnante. Une vue imprenable sur une vaste chaine de montagne s’offre aux visiteurs. Sur les lieux à une petite mosquée porte le nom de “Sidi Abderrahmane», l’ancêtre des familles du village de Tiguatiouet.

Sur les lieux une base de vie est installée depuis plusieurs mois. Le chef de projet de la maison d’hôte Ali Serraoui se félicite de l’avancement des travaux. “Le chantier de forage a commencé il y a quatre mois. La première démarche était de trouver des points d’eau avant d’initier la suite des projets. Des nappes d’eau ont été retrouvées récemment dans les deux premiers forages”.

Le projet de ”دار ضياف” est une maison d’hôtes qui devra accueillir prochainement ses premiers visiteurs. Celle-ci s’inscrit dans le cadre des objectifs de l’association “Ouled Sidi Moussa” qui réunit les membres des cinq familles du village de Tiguatiouet.

“En 2016 nous avons créé l’association de “Sidi Ali Moussa” pour rassembler toutes les familles du Arch d’Ouled Abderrahmane. Une fois celles-ci réunies,  nous avons décidé ensemble d’initier des projets économiques dans le village afin de faciliter le retour sur ces terres”, souligne Terzi Tahraoui président de l’association.

Retourner dans cette région montagneuse, abandonnée depuis des décennies, n’est pas une mince affaire, précise Ali Serraoui. C’est pourquoi il fallait définir un plan structuré avant d’entamer n’importe quelle démarche.

“Le plan défini par l’association s’articule autour de quatre objectifs; arranger la route qui mène au village, trouver l’eau au village, créer des zones boiser et enfin créer la maison d’hôte”, ajoute Terzi Tahraoui.

Ce plan a été proposé aux autorités locales qui ont lancé depuis peu les travaux pour la refection de la route qui mène au village.

La deuxième tranche du projet consiste à relancer l’agriculture de montagne. Ali Serraoui indique que plus de 20.000 arbres fruitiers seront plantés sur une superficie de 50.000 hectares. “Le climat est très favorable pour l’agriculture de montagne, nous attendons actuellement la période de plantation pour commencer”, précise M.Serraoui.

Mais le clou de ce projet est la maison d’hôte baptisé ”دار ضياف” . S’étendant sur une superficie de 1500 m², elle aspire à donner un nouvel élan au tourisme dans la ville de Bistra.

“Le village de Tiguatiouet dispose d’un patrimoine naturel exceptionnel. Nous sommes en plein mois d’août alors que les températures avoisinent les 25 degrés. C’est pourquoi nous avons initié ce projet de maison d’hôte afin de faire du village de Tiguatiouet une destination pour l’écotourisme. Dans quelques années nous espérons que notre projet participera à la relance du tourisme dans la région des Aurès”, note Ali Serraoui.

Pour les familles du village de Tiguatiouet, retourner sur la terre de leurs ancêtres permettra de restituer un pan de l’histoire de la ville de Biskra longtemps oublié. Cette volonté de repeupler le village est aussi une manière de transmettre aux générations futures l’importance d’appartenir à un territoire identitaire.