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03/12/2018 11h:01 CET | Actualisé 03/12/2018 12h:18 CET

5eme mandat ou pas? Pourquoi Bouteflika peut dire “Tab Jnani mais je reste”

Les historiens retiendront probablement la révision de 2008 et les impacts politiques de l’attaque de Tiguentourine en janvier 2013 comme des moments clés de cette mutation monarchique

RYAD KRAMDI via Getty Images

Dans un entretien au journal El Watan, Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des Travailleurs (PT) se dit convaincue que la violente lettre adressée aux walis dénonçant des “prédateurs” et des “cellules dormantes” lue par le secrétaire général de la Présidence n’émane pas de Abdelaziz Bouteflika. La lettre, affirme-t-elle, “va dans le sens des orientations du Premier ministre. Elle ne ressemble en aucune manière au style du Président, ni dans le fond ni dans la forme”.  

Plus loin dans l’entretien, elle affirme qu’il n’y aura pas, selon elle, de cinquième mandat de Bouteflika. “Comme je l’ai expliqué lors de ma dernière conférence de presse, à mon avis il n’y aura pas de 5e mandat. Il ne s’agit pas là d’une affirmation et encore moins d’un jugement, mais d’une lecture de ce qui se passe sur la scène politique.”

On peut choisir d’attendre deux ou trois mois pour voir si la “lecture” de Louisa Hanoune se vérifie mais ce serait trop facile. Le propos de la SG du parti des travailleurs est en “cohérence” avec l’appel à être reçu en audience par Bouteflika signé avec Zohra Drif et Khalida Toumi en novembre 2015. On met en doute la paternité de Bouteflika sur les politiques menées par le gouvernement sans pour autant aller jusqu’à douter totalement de ses capacités à gouverner.

Louisa Hanoune doute ouvertement d’un cinquième mandat, ce qui est en soi une évolution, mais elle fait étrangement référence à la fameuse déclaration de Bouteflika en 2012 (tab jnana) alors qu’il y a eu par la suite une présidentielle en 2014 et donc un quatrième mandat auquel elle ne s’est pas opposée, bien au contraire.

Comment Louisa, Zohra et Khalida se sont retrouvées “offline”

Les propos de Louisa Hanoune - et donc les positions du PT- traduisent surtout une incapacité -ou un refus - de prendre acte d’une évolution du système politique. Globalement, il s’agissait d’un système où des pôles de pouvoir collaborent, agissent de concert et, éventuellement, se neutralisent. C’était de manière schématique la présidence, l’état-major de l’armée et les services. Ce système des pôles de pouvoir a, d’emblée été attaqué par Bouteflika, qui a proclamé dès son arrivée aux affaires qu’il refusait d’être un “¾ de président”. Et il n’a eu de cesse à oeuvrer à casser ce système.

La première brèche a été le lâchage du général Mohamed Lamari par ses pairs en 2004. Il avait misé sur Ali Benflis entraînant derrière lui une partie du FLN et des journaux et il en a tiré la conclusion en démissionnant sans attendre d’être démis. Mais le vrai verrou a sauté avec la révision constitutionnelle de 2008 qui ouvrait la voie à la présidence à vie. Louisa Hanoune avait d’ailleurs soutenu avec ferveur cet amendement en assurant qu’il ne faut pas “ligoter un candidat qui a fait beaucoup de réalisations” et en assurant que la non-limitation des mandats était “un acquis” qu’il faut restituer.

En réalité, on donnait l’atout majeur à Bouteflika: le temps d’un monarque alors qui occupaient les postes dans les autres pôles étaient à la merci d’un décret de mise à la retraite. Et quand on a le temps - c’est à dire un mandat permanent -, on se donne le moyen d’attendre et de saisir les opportunités pour en finir avec cette organisation du pouvoir et en finir avec le ¾ de président.

Les historiens retiendront probablement la révision de 2008 et les impacts politiques de l’attaque de Tiguentourine en janvier 2013 comme des moments clés de cette mutation monarchique. Le 8 mai 2012 à Sétif, il annonçait que “l’heure de la retraite a sonné pour les anciens ne pouvant plus gérer les affaires du pays”. Et à ceux qui dans la salle scandaient, déjà, “Ouhda Rabia” (4ème mandat), il répliquait par un “3ach man 3ref kadro (longue vie à celui qui connaît ses limites). Et il y a bien eu un 4ème mandat avec, une fois de plus, Ali Benflis comme candidat-lièvre. Entre mai 2012 et l’élection présidentielle de 2014, il y a eu Tiguentourine et les changements à la tête des services et de l’armée. La configuration du système a changé et Bouteflika se retrouve avec un pouvoir quasi-absolu alors même que son état de santé déclinait.

Ces changements internes au régime couplés à la maladie de Bouteflika qui restreint considérablement ses contacts ont fait que Louisa Hanoune, Zohra Drif et Khalida Toumi et d’autres se sont retrouvés “offline” et réduits à demander audience dans une lettre publique. Il n’existe plus de contrepoids au sein du régime pour s’opposer à un cinquième mandat. Deux généraux à la retraite se sont exprimés sur le sujet avec des mots de bons sens mais aucune voix discordante n’est sortie de la part de ceux qui sont dans l’organigramme du régime.

Ghoul plus zélé que Ould Abbès

La dissolution des structures du FLN et la convocation d’un congrès extraordinaire crée les conditions pour un renouvellement de l’allégeance à Bouteflika. Il est remarquable qu’aucune voix ne se soit insurgée à propos de la manière brutale - et contraire aux statuts - avec laquelle le FLN est traité.

La lettre aux walis est effectivement d’une tonalité inhabituelle par sa virulence mais il est hautement improbable qu’elle ait été rédigée - et lue - sans l’aval du président Bouteflika. Cette lettre est en réalité une sommation au personnel du système de ne pas douter qu’il va “continuer” à diriger le pays. Ils ne doivent pas tenir le bâton par le milieu. S’y ajoute la paranoïa habituelle du pouvoir de désigner des ennemis, des “cellules dormantes” qui chercheraient à semer les troubles et à faire plonger le pays dans les violences.  

Et c’est Amar Ghoul, sur un mode encore plus zélé que Djamel Ould Abbès, qui a fait l’explication du “texte” au walis en désignant d’anciens responsables “civils et militaires” comme les ennemis. Amar Ghoul, qui faisait partie des happy few qui jouaient au football avec l’ex-chef du DRS, le général Toufik, donne ainsi le “la” en le désignant implicitement comme le semeur de doutes. Ghoul incarne, jusqu’au grotesque, l’évolution d’un système où un personnel tenu ne fait même plus semblant de faire de la politique. Feu M’hamed Yazid parlait déjà de son vivant de “mokhazni” du régime...