2001: A Space Odyssey
TUNISIE
19/07/2019 10h:29 CET

50 ans après Armstrong, 15 auteurs de SF imaginent l'avenir de l'humanité dans l'espace en 2069

À l'occasion de l'anniversaire des premiers pas de l'Homme sur la Lune, Le HuffPost a tenté d'imaginer à quoi ressemblera l'exploration spatiale en 2069.

ESPACE - Il y a 50 ans jour pour jour, Neil Armstrong, Buzz Aldrin et Michael Collins tournaient en orbite autour de notre satellite. Quelques dizaines d’heures plus tard, l’être humain posait pour la première fois le pied sur la Lune.

Un exploit encore difficile à imaginer quelques décennies auparavant. Ceux qui s’y sont le plus essayés? Sans conteste les écrivains de science-fiction. Alors quoi de plus naturel, dans le cadre de notre dossier “L’espace dans 50 ans”, de leur demander d’imaginer pour Le HuffPost la place de l’humain dans l’espace en 2069?

15 auteurs ont bien voulu jouer le jeu, Français et étrangers, en répondant à cette simple question: “quelle est votre vision de l’espace et de la conquête spatiale dans 50 ans ?”. Parfois optimiste, parfois pessimiste, souvent nuancé, chaque texte imagine un futur à l’aune de notre passé. Parfois pour nous faire rêver, parfois pour nous faire peur, toujours pour interroger notre présent. Car c’est le rôle premier de la science-fiction, imaginer l’avenir afin de penser l’actuel. Rêver d’utopies et cauchemarder de dystopies pour interroger les chemins que nous empruntons aujourd’hui.

À l’occasion des 50 ans des premiers pas de l’Homme sur la Lune, Le HuffPost a choisi de ne pas regarder dans le rétroviseur, mais plutôt de s’interroger sur l’avenir de l’humanité en dehors de l’atmosphère terrestre. Alors que la “course à l’espace” semble redémarrer entre les nations et que les sociétés rentrent dans la danse, à quoi pourrait bien ressembler notre rapport aux cieux en 2069? Une série d’articles à retrouver du 16 au 21 juillet, du lancement d’Apollo 11 jusqu’aux premiers pas sur la Lune.

Pour vous les présenter, nous avons tenté de les regrouper par grandes thématiques, même si beaucoup évoquent tous ces futurs possibles: la colonisation de l’espace, de la Lune et de Mars; l’exploitation industrielle des ressources spatiales; l’exploration scientifique et l’espace sans les humains. 

Sommaire:

La conquête de la Lune et de Mars

L’exploitation industrielle (et privatisée)

L’exploration scientifique

L’espace sans les humains

 

 

La colonisation de la Lune et de Mars

SpaceX

 

Silène Edgar

Autrice de “Les affamés”, aux éditions J’ai Lu

Lune, 2069

Cela fait un siècle qu’Armstrong a foulé ce sol et presque 50 ans qu’Artémis, la 1ère station orbitale, a été mise en place dans le ciel qui surplombe les ‘Sélénites’ comme ils se désignent eux-mêmes. Quelques milliers de personnes vivent en autarcie sur la Lune depuis qu’ils sont arrivés en famille, chat, chien et un gros paquet d’espoir, il y a 30 ans. Ils ont payé très cher, ils en avaient les moyens contrairement aux 99% de Terriens qui survivent, comme faire se peut, sur la Terre grise, surchauffée et polluée que les Sélénites observent de loin, à travers le réseau de satellites qui saturent l’orbite terrienne. Les habitants de la Lune ont préféré cette vie en apesanteur aux missions en direction de Mars, moins onéreuses mais bien plus risquées. Il paraît que sur Terre on envisage déjà d’aller plus loin. Ou de créer un satellite artificiel, une Lune 2. Les Sélénites s’en moquent, ils restent entre eux, ils ne rentrent plus: avec l’apesanteur, les enfants nés ici ne ressemblent même plus aux autres humains. Le nouveau gouvernement envisage de couper les ponts…

 

Philippe Curval

Auteur de “Le Ressac de l’espace”, “L”Homme qui s’arrêta”, éditions La Volte

Cinquante ans, c’est demain en termes d’exploration de l’espace. Tout dépend de la compétition entre les États, d’intérêts financiers, d’avancées technologiques majeures.

Dans le pire des cas, cela peut aboutir à des conflits désastreux. Dans le meilleur des cas, une implantation internationale sur la Lune me semble
impérative. J’imagine fort bien, dans l’idéal, un complexe sécurisé où collaboreraient les nations qui auraient développé des navettes fiables pour les voyages Terre-Lune.

Ce complexe sera forcément accompagné par l’installation de centrales solaires en orbite, afin de l’alimenter en énergie. C’est à partir des ressources lunaires que seraient construits les futurs voiliers solaires, qui profiteraient pour leur lancement de la faible pesanteur sur notre satellite.

Dans le meilleur des cas, une implantation internationale sur la Lune me semble impérativePhilippe Curval

En dehors de l’exploitation, de l’exploration scientifique de Mars, de Mercure et des autres planètes du système solaire, ces vaisseaux spatiaux, capables de voyager à une vitesse qu’il est encore difficile d’évaluer, permettraient d’atteindre les exoplanètes les plus proches de la Terre.

Il est peu réaliste d’imaginer que des humains puissent accomplir ces trajets. À moins de réaliser des navires-étoiles où la PMA donnerait naissance à des générations d’astronautes successives. Des robots sophistiqués assistés d’I.A. fort développées les remplaceraient avantageusement. Mais le paradoxe des jumeaux de Langevin ferait que les informations nous parviendraient bien plus tard. À moins de découvrir ces fameux trous de vers qui nous permettraient de transpercer l’espace, je pense que nous en saurons plus au sujet de l’univers dans quelques siècles. Par ailleurs, il est certain que le tourisme spatial se développera. Et pourquoi pas des courses en bolide autour de la Terre?

 

Enki Bilal

Auteur et dessinateur de Bug, aux éditions Casterman

Dans 50 ans, je pense qu’il y aura beaucoup d’autres pas sur la Lune, vu que visiblement notre satellite préféré redevient un centre d’intérêt, une base potentielle de lancement, facilitatrice pour une expédition sur Mars, la grande prochaine étape, qui traîne dans les têtes depuis très longtemps. Là-dessus les créateurs et les scientifiques se rejoignent.

Le rêve, ce serait que l’homme puisse se poser sur Mars, y accomplir un certain nombre de missions sur une durée de 6 mois minimum. Il y a dans l’esprit de certains humains cette envie de conquête, qui a été arrêtée de manière étrange suite au premier pas d’Armstrong sur la Lune, comme si un bras de fer, idéologique et politique, avait été remporté. À la suite duquel le vainqueur, comme le vaincu, se sont dit que cela coûtait trop cher, était trop risqué. Mais aujourd’hui, tout d’un coup, on se rend compte, avec la prise de conscience de la fragilité de la planète, dont nous sommes responsables, qu’il y a de nouveaux horizons face à ce mur qui se profile. Je ne dis pas pour autant qu’on va installer des colonies sur Mars, quoi qu’on puisse imaginer des découvertes qui rendront la vie sur Mars moins complexe. 

Si nous sommes contactés par des extraterrestres, ce sera peut-être pour nous dire d’arrêter de nous étriper comme des idiotsEnki Bilal

L’idéal pour moi, si l’on parle de science-fiction pure, de space opera, ce serait que Mars soit le lieu d’une rencontre extraterrestre. Pourquoi Mars et pas la Terre? Ce serait drôle, car nous avons beaucoup rêvé des petits hommes verts. Je suis persuadé de l’existence d’intelligences extraterrestres. Vu la taille de l’univers, il est impossible que l’humain soit la seule espèce intelligente de l’univers. Mais nous ne sommes pas en état d’établir le contact, ce serait à eux de le faire.

C’est ce dont nous rêvons tous d’une certaine façon. Est-ce que ce sera une rencontre bienveillante, violente? Je penche plutôt pour une forme de curiosité, de bienveillance. L’homme n’est pour l’instant violent et féroce que vers lui-même et sa propre planète. Si nous sommes contactés, ce sera peut-être pour nous dire d’arrêter de nous étriper comme des idiots. Nous rappeler qu’il n’y a pas de plan B, qu’ils ne nous sauveront pas. Symboliquement ce serait drôle.

 

Laurent Genefort

Auteur d’“Omale”, aux éditions Denoël

Il n’est pas inimaginable de penser que d’ici 50 ans, des vaisseaux exploitent la ceinture d’astéroïdes, pour ses richesses métalliques mais aussi pour préserver les écosystèmes terrestres. Ils alimentent la Terre, ainsi qu’une base lunaire permanente.

L’humanité n’a pas essaimé dans les étoiles, décidément trop lointaines, cependant l’orbite proche est à portée. Les premières communautés spatiales existent, et sont scrutées comme autant de laboratoires sociaux, de nouvelles façons de penser la société.

Par ailleurs, en matière scientifique, “regarder, c’est faire” : les grands télescopes et les capteurs figurent parmi les plus grandes réalisations humaines, et l’espace est la frontière ultime de notre champ de perception. Des modèles cosmologiques à la découverte d’exoplanètes habitables, les révolutions à venir se situent là. Déjà, quelques sondes ont été envoyées en direction des meilleures planètes candidates à la vie.

 

L’exploitation industrielle (et privatisée)

DSI

 

Peter F. Hamilton

Auteur du cycle de Pandore, aux éditions Bargelonne

Je pense que nous assisterons au développement du commerce spatial. Avec les fusées peu onéreuses et réutilisables que des milliardaires financent pour envoyer du matériel en orbite, l’accès à l’espace deviendra bien plus aisé. Cela permettra à une nouvelle génération de start-up spatiales de connaître une croissance inédite.

De la même manière, les agences spatiales nationales n’auront plus besoin de consacrer un énorme pourcentage de leur budget à la construction de systèmes de lancement, ce qui se fait au détriment des missions scientifiques. Elles pourront donc se permettre d’être plus audacieuses et franchir une nouvelle étape de l’exploration planétaire, tout en cartographiant plus précisément l’écosystème et les conditions météorologiques de notre planète afin de répondre aux défis du changement climatique. 

Jean-Claude Dunyach

Auteur d’“Animauxvilles”, éditions L’Atalante

Il y a en théorie deux façons d’envisager la conquête spatiale: une union de l’humanité pour essaimer dans le système solaire et assurer la pérennité de l’espèce humaine, ou une compétition de pays (ou d’intérêts privés) pour en exploiter les ressources.

Je crains malheureusement que nous ne soyons dans le deuxième cas. Mais envisageons néanmoins les deux hypothèses.

Si l’humanité s’accorde à lancer un grand projet d’implantation sur une autre planète, sur la Lune ou sur des astéroïdes, elle devra trouver un moyen de diminuer le coût et surtout l’impact écologique des vols vers l’au-delà de l’orbite terrestre. Cela peut vouloir dire un ascenseur spatial rudimentaire, même si nous ne possédons pas encore les matériaux pour ce faire, et des moteurs spatiaux basés sur des principes que nous ne maitrisons pas encore mais qui restent réalistes à une échelle d’un demi-siècle, comme la fusion nucléaire. Une fois le processus lancé, cela peut aller très vite et il n’est pas irréaliste de penser qu’un million de personnes vivront en dehors de la Terre vers les années 2070.

Je crois qu’en 2100, quelques rares colonies humaines éparpillées dans le système solaire regarderont la Terre en train de mourir.Jean-Claude Dunyach

Si, par contre, la course à l’espace est une compétition, il y aura des lancements sauvages de vaisseaux conçus pour exploiter les richesses des ceintures d’astéroïdes (comme ces bateaux de pêche géants munis de filets qui raclent les fonds marins) et sans doute quelques bases (militaires, essentiellement) sur Mars, sur la Lune, et sans doute sur des satellites plus lointains. La recherche scientifique sera donnée comme prétexte – la recherche de la vie extraterrestre dans notre voisinage demeure un sujet grand public – mais l’essentiel de la motivation sera financière. Et l’impact écologique de cette course à l’espace risque d’épuiser encore plus rapidement notre planète.

Personnellement, je crois qu’en 2100, quelques rares colonies humaines éparpillées dans le système solaire regarderont la Terre en train de mourir.

 

Catherine Dufour

Autrice de “Le goût de l’immortalité”, La Volte

Dans 50 ans, les plus riches d’entre nous iront passer l’été dans un des Hôtels Spatiaux Internationaux, loin de la fournaise terrestre. Les scientifiques, eux, mèneront couramment leurs expériences dans les laboratoires lunaires. La Tate Gallery aura même ouvert une annexe sur la mer de la Tranquillité, pour y exposer les artistes néo-modernes. La colonie martienne vivra recluse sous l’écorce rouge de la planète, et échangera des appels larmoyants avec les Terriens. Des satellites miniers exploiteront le minerai de la ceinture d’astéroïdes entre Mars et Jupiter. De fait, les postes-avants de la conquête spatiale se situeront nettement plus loin.

Depuis la lune, d’innombrables vols non-habités processionneront jusqu’aux mondes viables de notre système solaireCatherine Dufour

Depuis la Lune, d’innombrables vols non-habités processionneront jusqu’aux mondes viables de notre système solaire : Titan, Europe, Encelade et Ganymède. Ces corps célestes ont en commun de disposer de beaucoup d’eau, des fameux CHNOPS (carbone, hydrogène, azote, oxygène, phosphore et soufre), d’une activité géologique et d’une relative stabilité. La Terre y acheminera abondance de matériel pour y créer de futures bases. L’œil vissé à son télescope, l’humanité regardera toujours le reste de l’univers qui l’entoure, et notamment la bonne centaine de planètes habitables découvertes pendant le demi-siècle passé, mais faute de maitriser l’espace-temps, les atteindre sera encore un rêve lointain.

 

Christian Léourier

Auteur du Cycle de Lanmeur

2069. La conquête spatiale des cinquante dernières années a été caractérisée par l’entrée en lice des groupements privés, désormais largement majoritaires, y compris dans le domaine militaire. La conséquence immédiate est que la recherche de rentabilité à court terme pèse sur les orientations des programmes spatiaux. Les domaines des communications et de l’aide à l’exploitation des ressources terrestres passent dorénavant après le secteur de l’énergie. Plus de 60% de l’énergie consommée sur Terre provient de l’espace et cette proportion ne cesse de croître.

De même, l’exploitation des ressources minières de la ceinture des astéroïdes par des robots amorcée dans les années 2030 est en plein essor. La Lune accueille quatre bases permanentes, autofinancées grâce au tourisme. En décalage par rapport aux prévisions des années 2020, la base martienne développée dans les années 2040 accueille désormais quelques centaines de résidents. Alors que sur la Lune, les séjours courts restent la règle, l’éloignement de la planète Mars a pour conséquence un peuplement plus constant.

Plus de 60% de l’énergie consommée sur Terre provient de l’espaceChristian Léourier

Mais l’événement décisif qui donne son visage à la conquête spatiale contemporaine a été la découverte, grâce aux observations toujours plus fines des télescopes orbitaux, de planètes extra-solaires compatibles avec la vie humaine, dont une dizaine à une distance relativement courte. Les sphères asiatique, euro-russe et américano-pacifique ayant échoué à se mettre d’accord sur un projet unitaire, ce sont trois programmes qui ont été lancés simultanément. Le nombre des candidatures à l’exil volontaire a exigé la définition de règles de sélection très strictes. Les Européens ont toutefois maintenu un quota de tirages au sort, afin de préserver la diversité.

Malgré les progrès opérés dans la propulsion des engins spatiaux, la principale difficulté de ces programmes demeure la durée du voyage: 120 ans pour la planète la plus proche. Dans les trois cas, la solution du ‘navire-étoile’ a été préférée à l’option ‘hibernation’. L’expérience martienne offre en effet un recul sur les conditions de vie en milieu artificiel confiné que l’on ne possède pas dans le cas de l’hibernation. La construction d’arches capables de transporter chacune cinq cents colons a démarré en orbite terrestre en 2058. Simultanément, les premières sondes ont été lancées vers les cibles. Elles ont été suivies par des engins chargés de déposer les éléments précurseurs automatisés. Sur Terre, la formation des candidats colons se poursuit.

 

L’exploration scientifique 

NASA

 

Robert Wilson

Auteur de “Spin”

S’il existe encore une civilisation technologique viable dans cinquante ans (ce qui n’est pas certain), nous entrerons peut-être dans l’âge d’or des voyages dans l’espace. Nos robots nous auront précédés dans l’exploration du système solaire, établissant des têtes de pont sur Mars et sur quelques-unes des lunes les plus intéressantes de Jupiter et Saturne. Ils seront peut-être chargés d’extraire les ressources présentes sur les astéroïdes.

Les voyages dans l’espace seront toujours plus compliqués pour les humains que pour les robots (nous sommes plus fragiles, et nous devons emporter des réserves d’eau et d’oxygène) mais de nouvelles méthodes plus efficaces pour envoyer du matériel et des gens en orbite permettront d’établir une présence durable sur la Lune, voire sur Mars (même si l’immense majorité de la population restera sur Terre).

Une découverte inattendue, comme la présence d’une vie organique dans l’océan souterrain d’Europa, pourrait accélérer le processus d’exploration. À l’inverse, des guerres ou une dégradation du climat sur Terre seraient susceptibles de le retarder ou de le saborder. Avec un peu de chance, nous entamerons une longue période d’expansion humaine dans l’espace. Sinon, nos robots, sentinelles solitaires sur des mondes lointains, risquent d’être les seules preuves restantes de notre insatiable curiosité et de nos ambitions les plus folles.

 

Laurent Kloetzer

 Auteur de “Anamnèse”

Je n’ai pas d’expertise sur l’espace, juste des rêves, mais ça tombe bien parce que les rêves sont un des éléments de l’exploration spatiale (ne parlons pas de “conquête”, l’époque des conquistadors et du Far West est passée, et puis, les grands singes maladroits que nous sommes, “conquérir” l’espace? Laissez-moi rire). Un rêve, deux cauchemars.

Premier cauchemar: dans cinquante ans, rien du tout. Le système sociotechnique super complexe qui permet de faire des fusées et des véhicules spatiaux est cassé pour cause de crise politique/environnementale/nucléaire - on se débat dans la boue et dans la canicule.

Le joujou de Jeff Bezos. Mr hubris et ses copains fabriquent des refuges tout là haut pour quelques happy few.Laurent Kloetzer

Second cauchemar : le joujou de Jeff Bezos. Mr hubris et ses copains fabriquent des refuges tout là haut pour quelques happy few (ou bien des usines, ou bien n’importe quoi qui leur rapportera) et arrangent tout ça à leur propre profit pendant que les autres: boue, canicule, air connu.

Un rêve: de l’ingénierie merveilleuse, un ascenseur spatial, des robots en explorations lointaines, un LHC géant suspendu entre la Terre et le Soleil, une installation lunaire ou martienne, et surtout un chemin qui nous décentre de la Terre, nous donne à nous, les grands singes, un but, un rêve qui nous unit et nous dépasse.

 

Jacques Barbéri

Auteur de “L’enfer des masques”

Le demi-siècle qui nous sépare de 2069, n’est en rien comparable à celui qui nous sépare de 1969, sinon dans la perspective d’une fin possible de l’humanité, voire de la planète. En 1969 nous redoutions encore l’holocauste nucléaire. La crise des missiles de Cuba avait donné le ton et le mur de Berlin n’était pas près de s’écrouler. Mais aujourd’hui le problème est un peu plus grave, la guerre nucléaire n’est plus nécessaire, l’homme a trouvé le moyen de se détruire sans arme ni instrument extravagant inventé par un savant fou digne de la science-fiction de l’âge d’or, son mode de vie suffit, et comme il ne veut pas en changer… Fuira-t-il vers la Lune, Mars, Titan et au-delà pour trouver une nouvelle planète habitable avant la destruction finale de la Terre ? Peut-être.

Si l’espèce humaine ne se détruit pas avant, donc, ce qui est peu probable, la vitesse à laquelle évolue la recherche tous domaines confondus est dans une telle phase d’accélération qu’imaginer ce qu’il en sera dans cinquante ans reviendrait à demander à Jésus-Christ de prédire l’invention de l’ordinateur quantique. Ceci dit un écrivain de science-fiction a tous les droits y compris celui d’assouvir ses fantasmes. 

L’aventure spatiale se fera en symbiose ou en hybridation avec des poulpes, des insectes, des bactériesJacques Barbéri

Je pense ainsi que le salut de l’espèce sera celui des espèces. Que ce soit sur Terre, ou ailleurs. L’aventure spatiale se fera en symbiose ou en hybridation avec des poulpes, des insectes, des bactéries, peu importe. Ils muteront de conserve, et iront explorer de lointaines exoplanètes en compagnie d’astronefs vivants, hybrides de diable des mers, de méduse géante et de tardigrade, capables de vivre dans l’eau, dans l’air et même un certain temps dans le vide intersidéral. D’interrompre complètement leur métabolisme et d’entrer en cryptobiose puis de relancer la machine métabolique par simple réhydratation et d’extraire l’oxygène d’un champ d’astéroïdes en croquant des cailloux.

Comme le dit Donna Haraway, “la réalité n’est pas indépendante des explorations que nous en faisons”. Alors, explorons d’abord la réalité du corps, la valse des acides nucléiques et des ARN messagers sur laquelle dansent les
espèces, puis la réalité des espaces infinis nous paraîtra soudain plus proche.

 

L’espace sans les humains 

NASA

 

Alastair Reynolds

Auteur du “Cycle des Inhibiteurs”

On peut faire énormément de choses en un demi-siècle. Cela correspond exactement à l’intervalle qui sépare le premier vol transatlantique et le premier pas sur la Lune, un grand écart qui nous a fait passer du bois et de la toile d’un biplan Vickers-Vimy à la fusée Saturn V. On peut aussi faire beaucoup moins: cinquante ans après les missions Apollo, l’exploration spatiale habitée n’a quasiment pas progressé.

Dire ce qu’il adviendra dans les cinquante années à venir est donc extrêmement délicat. Cela dit, je vais faire preuve de pessimisme modéré: même si je reconnais que la colonisation de la Lune et de Mars et la croissance exponentielle du tourisme spatial sont technologiquement réalisables, je ne pense pas que nos activités se développeront de manière spectaculaire. Étant donné que les ascenseurs spatiaux ne sont pas pour demain, les fusées (et leurs variantes aérobies) continueront d’être le principal moyen d’envoyer des choses en orbite.

Aller dans l’espace coûtera relativement moins cher, mais cela restera extrêmement onéreux. Les systèmes de propulsion nucléaire, qui pourraient permettre d’accéder aux confins du système solaire – et à Mars en quelques semaines plutôt qu’en quelques mois – resteront théoriques. L’exploration des planètes et des lunes se poursuivra, mais selon le même cycle de préparation, de développement et d’exécution qu’aujourd’hui, c’est-à-dire sur plusieurs décennies. 

Je pense que l’on fera preuve de plus en plus de retenue et de prudence, à mesure que nous découvrirons des niches potentielles de vie microbienne.Alastair Reynolds

Des agences spatiales plus petites, des États-nations et des entreprises privées seront de plus en plus impliqués dans l’exploration, mais cela ne se traduira pas forcément par une ruée immobilière vers chaque recoin du système solaire. D’ailleurs, je pense que l’on fera preuve de plus en plus de retenue et de prudence, à mesure que nous découvrirons des niches potentielles de vie microbienne, actuelle ou fossile, dans le système solaire, et que nous prendrons conscience des risques de contamination croisée par des organismes terrestres.

Quand nous aurons les moyens d’aller où nous le voulons dans le système solaire (pour peu que cela se fasse un jour), nous mettrons peut-être en place un moratoire sur nos activités, pour faire le point avant de passer à l’étape suivante. Si tout ce que je viens de dire est un peu déprimant, pensez au côté positif de la chose: si, dans cinquante ans, nous avons la possibilité d’aller dans l’espace, cela signifie que nous n’aurons pas totalement succombé à la guerre nucléaire, aux catastrophes écologiques ou à une période d’obscurantisme religieux. Et ça, ça vaut tous les alunissages.

 

Alain Damasio

Auteur de “Les Furtifs”

[Retranscription de notre interview vidéo, à retrouver ci-dessous, NDLR]

Je pense qu’il ne se passera rien d’ici 50 ans. Je pense qu’on s’est totalement gouré là dessus. C’est comme la robotique et le cycle des robots d’Asimov, c’est une catastrophe totale. Je pense que sur la conquête spatiale, on n’a rien fait depuis 1969.

On envoie des sondes et des petits rovers sur Mars, mais honnêtement c’est purement dérisoire, ça n’a aucun intérêt, c’est pour ramasser des morceaux de cailloux, pour voir que oui, effectivement, il aurait pu y avoir une forme de vie avant, car il y avait de la glace. Franchement, c’est nul en terme de vaisseaux spatiaux, en terme de prospection.

Donc il ne se passera rien, on enverra peut-être un être humain sur Mars, et puis voilà, ça sera à peu près aussi inutile que ce qu’il s’est passé sur la conquête de la Lune: on plantera un drapeau américain ou européen ou russe et puis on rentrera chez nous.

La technophilie, tout le baratin d’Elon Musk, c’est du bullshit, je le dis, je suis auteur de SF, les space opéra je sais ce que c’est. C’est un genre qui est devenu ringard. Nous, on fait de la science-fiction en sciences humaines. Ce qui compte, c’est de comprendre ce que le smartphone ou l’intelligence artificielle personnalisée va produire sociologiquement, dans les rapports humains, à soi, au monde, dans 20 ou 30 ans. Ça c’est de la vraie science-fiction, ce n’est pas de se dire “on va faire des vaisseaux spatiaux pour aller sur Mars”.

 

Sabrina Calvo

Autrice de “Toxoplasma”

Si nous pensons encore en termes de “conquête” dans 50 ans, c’est que l’humanité n’aura pas mérité sa place dans l’espace, de s’y reproduire ou d’y déféquer. Je préfère l’imaginer enfermée dans un univers virtuel infini - et rentable - où son ivresse d’eXploration, d’eXpansion, d’eXploitation et d’eXtermination (4X) l’empêchera définitivement de nuire au silence et aux potentielles sources d’intelligence des océans stellaires.

 

Thierry Di Rollo

Auteur de “Bankgreen”

Le mot conquête résume à lui seul LE tropisme qui nous définit depuis les débuts de notre espèce: la fuite en avant. Conquête signifie expansion, croissance maintenue et diversifiée, encore et encore. Comme nous n’apprenons rien, nous nous projetterons, depuis les bases de lancement construites sur la Lune, vers Mars et quelques satellites joviens ou saturniens, aux fins de colonisation et d’exploitation des ressources extraterrestres.

Alors que le plus sage, l’urgence, serait d’abord d’établir une économie mondiale raisonnée et partagée, sur cette Terre qui nous a tant donné et que nous ne respectons pas.

Mais nous en sommes incapables, hélas. Nous savons défricher (dans le meilleur des cas) ou piller et faire table rase (dans le pire), fonder des sociétés et des règles (souvent discutables, parfois ignobles), laisser pourrir puis détruire; nous ne savons pas gérer; vivre ensemble. La conquête spatiale à venir n’est que le prolongement de cette incapacité aussi vieille que nous. Évidemment, ce n’est que mon avis, bien sûr.

Les interviews de Peter F. Hamilton, Alastair Reynolds et Robert Wilson ont été traduites par Bamiyan Shiff pour Fast ForWord.

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