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05/10/2018 15h:03 CET | Actualisé 05/10/2018 15h:08 CET

5 octobre 1988 : les biscuits de la colère

Conséquence de la révolte d’Alger : pendant une quinzaine de jours, on a eu le droit de stationner où bon nous semblait à Skikda

Yann Arthus-Bertrand via Getty Images

Quelques jours avant le 5 octobre 1988, je me trouvais à Alger. Dès mon arrivée, j’ai compris que ça n’était pas le moment idéal pour être à Alger. En réalité, tout le monde ne disait qu’ une seule chose : le 5, ça va péter. Donc, faisant preuve d’un grand courage, j’ai repris la route pour Skikda, cinq cent vingt kilomètres plus loin. C’était le 4 octobre.

Le 5, comme prévu, ça n’a pas raté. Quant au caractère spontané des manifestations, leur prévisibilité jette un sérieux doute. Saura-t-on un jour les tenants et   les aboutissants de cet événement essentiel et déterminant de notre histoire post indépendance? J’en doute fort.

Le 5 octobre vu de Skikda, c’est ce que  L’ENTV a bien voulu nous montrer ; et c’était énorme pour l’époque du point de vue de l’information , même si les motivations du pouvoir étaient crapuleuses : montrer au peuple que la situation à Alger relève plus de l’hooliganisme que de la contestation politique.

A Skikda, il ne s’est rien passé. Aucune manifestation, aucun mouvement d’humeur. Cette ville a toujours été léthargique. Depuis le 20 août 1955, il n’est plus rien arrivé.

Conséquence de la révolte d’Alger : pendant une quinzaine de jours, on a eu le droit de stationner où bon nous semblait à Skikda, sous le regard des policiers pour une fois penauds, nous ménageant comme s’ils avaient une grenade dégoupillée entre les mains.

On a eu droit aussi à un achalandage généreux des magasins d’État. Par exemple, le monoprix a été littéralement inondé  de biscuits jusque-là destinés, c’est ce qui se disait, uniquement à l’exportation. Mais ailleurs, ce fût une autre histoire.

Les autorités ont annoncé le chiffre officiel de 159 morts à Alger . Je crois qu’il faut lire ce chiffre de droite à gauche pour être plus près de la réalité. Des luttes de pouvoir au sommet de l’Etat se sont réglés dans la rue, créant désordre et répression, sacrifiant des vies déjà rongées par la malvie, le chômage, l’absence de perspective d’avenir.  La répression n’a pas tardé : elle a été à la mesure de l’événement. Pour les Algérois de la génération précédente, c’était une impression de déjà vu.

Le 5 octobre a surtout été le point de départ d’une succession d’événements aussi  dramatiques les uns que les autres et dont la trame continue d’être filée par les veuves noires du système.

Résultat des courses : on a changé de régime sans changer le système. Et changer de régime, c’est manger (ou être mangé) différemment.