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04/07/2019 10h:41 CET | Actualisé 04/07/2019 10h:41 CET

BLOG - 5 Juillet 1962 – 5 Juillet 2019: De la fin de l’Etat colonial à la fin de l’Etat autoritaire ?

RYAD KRAMDI via Getty Images

La fin de l’Etat colonial marqué par l’accession à l’indépendance de l’Algérie le 5 Juillet 1962 est souvent réduite à la fin de l’occupation territoriale et donc à l’évacuation des troupes coloniales. C’est certes un motif suffisant pour amener les Algériennes et les Algériens à célébrer dans un climat de liesse cet événement. Les images et vidéos relatant les manifestations de joie et témoignant de l’enthousiasme du peuple algérien sont émouvantes.

Cette joie et cet enthousiasme débordant ne serait pas compréhensibles s’il est fait abstraction du fait que les Algériens sont réellement sortis de ce qu’il est convenu d’appeler la « nuit coloniale ». Particulièrement pendant les 7 années de guerre d’indépendance, ils ont subi le couvre-feu, les déplacements et regroupements forcés, les arrestations, les mauvais traitements, la torture et les assassinats. Pendant ces 7 années de guerre, les Algériens n’accéderont à aucune liberté individuelle ou collective. C’est donc dans l’étouffement de leurs droits humains qu’ils vivront la guerre de libération nationale.

L’Etat autoritaire successeur de l’Etat colonial

L’intensité du sentiment de libération ressenti par les Algériens est à rapporter à la croyance que la fin du colonialisme constitue la fin de l’étouffement des libertés individuelles et la possibilité d’une vie digne et épanouissante. Dès les premières heures de l’Indépendance et dès les premières semaines après le cessez-le-feu du 19 Mars 1962 pour certains,  les sorties nocturnes et le libre déplacement à travers le territoire régional ou national constituèrent les premiers signes de la liberté retrouvée. Mais rapidement les limites politiques s’imposèrent.

Avant même que les troupes françaises quittent totalement le territoire national, le FLN et l’ALN instaurent dans les espaces libérés une gestion autoritaire. L’Indépendance est proclamée dans un climat de luttes de pouvoir entre le GPRA, les Wilayas historiques et l’état-major de l’ALN. Les affrontements violents marqueront les esprits des Algériens et augureront de la prédominance de l’autoritarisme dans les relations politiques. L’instauration du parti unique, l’ingérence dans la vie des organisations syndicales et de jeunesse et le recours à la répression sont les premiers traits de la vie politique postindépendance.

De 1962 à nos jours, malgré des assouplissements temporaires, la vie politique nationale se caractérise par l’absence de démocratie et la négation des libertés individuelles. Cette description serait partielle et partiale si elle n’évoquait pas le volet social des différends pouvoirs depuis 1962.

L’Etat social compagnon de route de l’Etat autoritaire

C’est une vérité facilement vérifiable dans les différents budgets du pays depuis l’Indépendance : une réelle politique sociale fut menée par les gouvernements qui se sont succédé. Du gouvernement Ben Bella aux gouvernements Bouteflika en passant par les gouvernements Boumediene et Chadli, la politique sociale prend une part importante dans les dépenses publiques.

Soutien des prix, éducation nationale, sécurité sociale et retraites, santé publique et politique de l’emploi et du logement figurent en bonne position dans les réalisations de ces pouvoirs. Les timides réformes engagées sous Chadli ont fait pousser des cris d’orfraie aux courants de gauche alors qu’elles n’ont remis en cause aucun « acquis social » et encore moins l’étatisme économique. 

Cette politique sociale n’exclut pas la connivence avec des milieux d’affaires comme ce fut particulièrement criard pendant les mandats Bouteflika. Mais le fait est là, par conviction idéologique et/ou pour la recherche de la paix sociale, l’Etat autoritaire de l’Algérie indépendante répond également aux caractéristiques de l’Etat social tel que le réclament les forces étatistes de gauche. On peut recenser le soutien apporté par ces forces de gauche aux différents gouvernements pour leur « orientation socialiste » ou leur « politique sociale » et leur « souverainisme ». On ne peut d’ailleurs expliquer la longévité de l’Etat autoritaire sans son adhésion à la politique de redistribution. L’avantage de l’Etat algérien réside dans les revenus des hydrocarbures qui l’ont fait s’abstenir de ponctions fiscales trop importantes. 

Le poids de cette politique sociale n’a pas été supporté par les couches moyennes. Ce qui peut expliquer leur bienveillance idéologique pour cette orientation de l’Etat. Cela peut également expliquer la faible confrontation entre les pouvoirs et ces couches moyennes pendant ces longues années. Par contre, il est incontestable que les différents pouvoirs ont réussi à s’attirer les soutiens des couches populaires dont les jeunes dans les villes et les campagnes. L’Etat autoritaire n’est jamais une dictature pure. Il réussit par les mesures sociales, l’appareil de propagande et la main mise sur les organisations syndicales à se constituer une base sociale d’appui. Nous savons par les expériences nationale et internationale que socialisme et autoritarisme font bon ménage. Le socialisme et toutes les formes de direction centralisée de l’économie se fondent sur la contrainte et la coercition et génèrent le déni des droits et libertés individuels. L’association socialisme-Parti unique illustre bien cette filiation. Et les Algériens peuvent en témoigner. Aucun Etat démocratique ne néglige vraiment la politique sociale car les hommes politiques sont constamment à la recherche de l’audience électorale. Mais c’est dans la capacité à concilier les intérêts sociaux immédiats avec la politique économique à long terme  que la lutte contre la pauvreté trouvera son aboutissement réel.

La démocratie ratée de 1989 à nos jours

Après les émeutes d’Octobre 1988, le pouvoir a pris la décision d’organiser la sortie du système de parti unique, une sortie solidement encadrée et donc biaisée dès le départ. Il n’empêche que le pays a paru souffler un peu en présence de débats télévisés et d’activités politiques des partis. La perspective d’élections multipartistes a certainement donné l’illusion que la démocratie est à portée de main. La suite est connue, en moins de deux années de « démocratie assistée », arrêt du processus électoral, violences, état de siège, affrontements armés, assassinats et destructions matérielles considérables. 

La démocratie a pris un sérieux coup. La sécurité individuelle et collective devenait le principal souci des citoyens. L’Etat autoritaire reprenait totalement le contrôle de la vie politique investi qu’il était de la mission de rétablissement de la paix civile. C’est parce qu’il a parrainé le processus de rétablissement de la paix engagé bien avant son accession au pouvoir et qu’il dirigea le retour diplomatique de l’Algérie sur la scène internationale que Bouteflika acquit une audience nationale incontestable lors du premier mandat présidentiel. L’augmentation des revenus des hydrocarbures intervenue peu après son accession finit de lui donner les moyens d’une politique sociale « généreuse ». Enfin, il assit son règne en corrompant le personnel politique comme l’attestent le niveau atteint par les salaires des députés et sénateurs.

A tout cela peut s’ajouter une habileté manœuvrière qui lui subordonna les institutions. Peut-être faut-il considérer que les vingt ans de pouvoir de Bouteflika ont épuisé les possibilités de l’Etat autoritaire qui a montré les dérives économiques, gaspillage des ressources et politique sociale démagogique, connivence avec certains milieux d’affaires, corruption, souverainisme opposé à l’intensification des échanges internationaux et aucune ouverture politique conséquente sur les libertés et la démocratie. C’est sur ce dernier terrain que le régime de Bouteflika est venu heurter le mur que les aspirations des Algériennes et des Algériens à la liberté et à la démocratie lui dressaient. Quelques soient les évènements conjoncturels qui ont pu aider à sa chute, c’est ce puissant mouvement de la Société civile porteur de la revendication d’un Etat de droit qui est en est la locomotive.

L’Etat de droit, unique voie de rupture avec l’Etat autoritaire

Les 30 ans, de 1989 à 2019, vécus par les Algériens au sortir du système de parti unique sont riches d’enseignements. Les Algériens ont pu se convaincre que la démocratie qui se décline dans l’application de la règle majoritaire pour les élections à tous les niveaux des institutions de l’Etat ne suffit pas pour mettre à bas l’Etat autoritaire.

La démocratie, donc la règle majoritaire constitue la meilleure voie pour la désignation des représentants. Mais les institutions et les élus doivent être tenus dans des limites qui leur interdisent de porter atteinte aux libertés individuelles  définies universellement par notamment « le pacte international relatif aux droits civils et politiques » adopté par l’Assemblée générales des Nations Unies le 16 Décembre 1966 et ratifié par l’Algérie le 12 Septembre 1989.

Ce sont ces garanties constitutionnelles qui doivent composer le socle de l’Etat de droit avec l’impossibilité de les modifier ou de les limiter. Des institutions pérennes à définir (cour constitutionnelle, cour suprême…) dont la composition ne sera plus soumise à la volonté des gouvernants, devront veiller à la préservation des droits et libertés individuels. Au lendemain d’élections, les Algériens ne devront plus s’inquiéter sur leur mode de vie et leurs libertés. Cette préservation constitutionnelle laissera libre cours aux autres choix portant sur la vie du pays. La menace de l’instauration d’un Etat religieux sera du même coup écarté. Déjà instruits par la « décennie noire » de la signification d’une telle intrusion de la religion dans la politique, les Algériens auront ainsi dressé le barrage à tout régime totalitaire de quelque idéologie qu’il se réclame.

Le mouvement populaire du 22 Février s’apprête à célébrer le 5 Juillet, fête de l’indépendance, dans le 20ème Vendredi de manifestation. Il est le vecteur puissant de la revendication de l’Etat de droit. Il est le continuateur du combat de libération du pays. Il ne peut laisser à l’état d’œuvre inachevée le projet de liberté des Algériennes et des Algériens.