ALGÉRIE
15/03/2019 21h:09 CET | Actualisé 16/03/2019 13h:36 CET

4e vendredi à Alger : Les petites mains d'une grande mobilisation

« La révolution du sourire » se poursuit. Trois semaines après, la mobilisation a semblé encore plus forte au 4e vendredi de grands rassemblements à Alger. Pour le départ de Abdelaziz Bouteflika et du pouvoir, le mouvement est toujours auto-encadré, pacifique et déterminé.

Ramzi Boudina / Reuters

Sortir le vendredi à Alger-centre depuis le 22 février 2019 signifie être au milieu des foules interminables. Il ne s’agit pas de manifestations mais de rassemblements gigantesques qui ressemblent par moments à des célébrations.

Et on y rencontre les petites mains de cet auto-encadrement populaire de la “révolution du sourire” : des bénévoles aux commerçants ambulants en passant par ceux qui font évoluer les slogans selon la réaction des autorités.

Au quatrième vendredi, soleil et 20 degrés. Le bruit des hélicoptères d’observation est devenu habituel et passerait presque inaperçu.

Ce 15 mars, une nouveauté a cependant été observée côté sécurité: la police a ramené des chiens renifleurs, tôt le matin, pour vérifier les poubelles et les véhicules garées au centre et sécuriser les lieux qui allaient accueillir des centaines de milliers de manifestants.

Le peuple a, donc, définitivement récupéré la rue et la police s’y fait. Après les annonces lundi passé du report de la présidentielle d’avril et du prolongement du 4e mandat de Abdelaziz Bouteflika jusqu’à l’organisation d’une conférence nationale et une nouvelle élection, même les forces de l’ordre s’attendaient à une grande mobilisation.

Les rassemblements ont commencé cette fois-ci, vers 10h30, encore plus tôt que vendredi dernier alors que les manifestations avaient commencé l’après-midi le 22 février. Sortis par centaines de milliers, les Algérois, mais aussi beaucoup venus des wilayas limitrophes, ont marché dans les artères de la ville jusqu’à tard dans l’après-midi.

 

Le secouriste

De nombreuses associations et autres bénévoles se mobilisent pour aider le mouvement. Parmi eux, l’association caritative Thafat Imeghvan (Lumière des pauvres). Venus de Friha à Tizi Ouzou, ces membres se sont déjà déplacés vendredi passé pour apporter des premiers soins à ceux qui en avaient besoin.

Rencontrés vers 14 heures à la rue Didouche Mourad au moment où les rassemblements ont commencé à devenir importants, les secouristes bénévoles, vêtus de gilets, expliquent qu’ils n’ont apporté que de légères interventions jusqu’ici.

Hamdi Baala

“Pour l’instant, hamdoulah, c’est silmiya (pacifique) à 100 %”, affirme Sofiane, membre de l’association. ”Ça fait plaisir de voir un peuple aussi civilisé que ça et des manifestations aussi bien organisées”.

Ils indiquent qu’ils ont marché à pied depuis Dar El Beida (à 17 kms du centre-ville) car les forces de l’ordre les ont empêché de poursuivre leur chemin en véhicules. La semaine passée, ils ont épuisé leurs moyens en apportant des soins lors des heurts au Telemly après la fin des rassemblements.

“Cette fois nous avons cotisé plus et les habitants de notre commune nous ont aidé”, ajoute Sofiane.

Sur le choix de venir à Alger, les membres trouvent que Alger est plus peuplée et la probabilité d’incidents ou de malaises est plus grande. “Nous sommes plus utiles ici”, affirment-ils.

 

Le collectif

 

Hamdi Baala

Né après le 22 février, le collectif “Djazaïr silmiya” rassemble une cinquantaine de personnes. Ils distribuent des tracts avant les manifestations, élaborent des logos et des pancartes et sensibilisent leur entourage.

“Nous voulons juste soutenir ce mouvement ‘silmiya’ qui veut changer le système radicalement mais calmement”, explique Hichem, un membre du collectif. “Nous n’avons aucune ambition politique et aucun but lucratif. Au mieux, nous serons une association”, ajoute-t-il.

“Nous ne voulons pas les lyncher dans la rue et nous ne voulons pas guillotiner les rois. Nous voulons juste qu’ils dégagent et que nous arrivions à écrire quelque chose de nouveau et de beau.”

 

Le vendeur

Par opportunisme ou par engagement, ou les deux à la fois, un business est devenu de plus en plus commun sur les trottoirs d’Alger ces dernières semaines : la vente des drapeaux. Car de nombreux emblèmes algériens qu’arborent les manifestants sont achetés sur place.

“Avant, j’avais des petits boulots : vendeur dans des marchés, dans des pâtisseries, des choses comme ça”, confie Hakim qui depuis le 8 mars s’est reconverti dans la vente des drapeaux (300 dinars la pièce) et des écharpes aux couleurs nationales (200 dinars).

“C’est pour mettre un peu d’ambiance. Pour moi ce n’est pas juste une manifestation mais une fête algérienne ‘silmiya’”, ajoute-t-il.

“Je ne le fais que pour de l’argent mais pour aider le pays. D’ailleurs je ne me fais pas une fortune. C’est à la fois un gagne-pain et une contribution”, affirme un autre vendeur ambulant de drapeaux.

 

“L’atelier”

 Yazid, la quarantaine, travaille comme ingénieur en France mais il est rentré il y a deux semaines pour participer au mouvement. En face de la grande poste avec sa famille, ils portaient une pancarte en forme d’enveloppe où on lit : “Lettre à Abdelaziz Bouteflika”.

“La lettre dit : “M. Bouteflika, nous le peuple, sommes inquiets pour vous. Vous êtes malade et nous voulons vous rendre visite et nous rassurer”. Rendre visite à un malade est un devoir” ”, ironise-t-il.

Hamdi Baala

Il explique qu’il a conçu une soixantaine de pancartes depuis son arrivée. Dans son “atelier” à Beni Messous (ouest d’Alger), toute la famille participe au design avant de sortir manifester les vendredis.

“J’ai commencé par écrire au stylo sur des feuilles. Maintenant nous avons sophistiquer un peu le processus. C’est le peuple qui s’exprime, nous ne sommes ni un parti politique ni une association”, indique Yazid.

Et de conclure : “Nous leur disons partez et ils restent, ils veulent dîner. Partez ! Il n’y a ni dîner ni déjeuner. Partez et laissez le peuple faire son Etat et gérer le pays”.