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16/03/2019 10h:20 CET | Actualisé 16/03/2019 10h:20 CET

30 ans après

Jean-Paul Pelissier / Reuters

Parmi les griefs souvent formulés contre le régime politique en place, on entend souvent revenir le même mot : immobilisme —depuis des décennies, ce sont toujours les mêmes et le même système qui reste en place.

Preuve par la littérature —et c’est l’occasion d’une pensée pour l’écrivain Rachid Mimouni, qui a si bien dit dans ses romans ce qu’il en était du pouvoir dans son pays. Il est mort en 1995, victime indirecte mais victime ô combien de l’horrible décennie, et ses livres révèlent une profonde amertume car il ne voyait certainement aucune issue à l’enlisement de l’Algérie, son pays où la révolution avait dramatiquement été “détournée” pour reprendre le mot qu’il emploie dans le titre de l’un de ses romans.

Cependant, il en est un autre paru en 1991 qui semble encore plus proche de la situation en 2019, au point que certains passages pourraient avoir été écrits aujourd’hui. Il s’agit de celui qui s’appelle  Une peine à vivre, histoire d’un dictateur qui cyniquement ne cache rien de la manière dont il exerce le pouvoir.

Le tragique du roman vient de ce qu’il n’a fait que reprendre en tout point le gouvernement de son prédécesseur et que son successeur est déjà prêt à prendre la suite au moment même où il tombe sous les balles d’un inévitable peloton d’exécution, de longue date prévu.

Avant cette échéance, le dictateur appelé Maréchalissime, comme tous ceux qui se hissent à cette fonction, a le temps de découvrir ce qu’il en est de l’amour auquel même un dictateur n’échappe pas, en tout cas pas celui–là, prêt à tout pour gagner le cœur de la belle personne horrifiée et indignée par son mode de gouvernement. Naturellement tout ce que le dictateur va faire dans cet espoir est pur machiavélisme de sa part, il s’agit pour lui de persuader la jeune femme qu’il est devenue un vrai démocrate, respectueux des droits de l’homme —et comme elle ne se laisse pas convaincre pour autant, dans une ultime tentative, il n’hésite pas à démissionner.

L’habileté du romancier fait qu’on ne sait plus très bien quelles sont les convictions profondes de son personnage arrivé à ce dernier stade de son évolution, mais peut-être qu’une vie de cynisme rend cette question dénuée de fondement, le dictateur est parfaitement lucide à l’égard des autres et de lui-même, il n’y a aucune confusion possible entre ses ultimes propos ou comportements et ce qui pourrait être une véritable conversion (à la démocratie, au respect du droit des gens etc.)

S’il est intéressant de se reporter aujourd’hui à ces dernières pages du roman, c’est que comme nous le disions, on y retrouve des  formules qui après presque trente ans sont  à l’ordre du jour le plus actuel, comme on va pouvoir en juger à travers le texte lui-même cité ici un peu longuement. Il s’agit d’un dialogue entre celui qui est encore Maréchalissime mais pour peu de temps puisqu’il veut démissionner  et son premier Ministre qui veut l’en dissuader, quitte à lui succéder s’il s’obstine dans cette voie. Le second est évidemment pour la continuité alors que le premier (qui n’a plus rien à perdre) parle de transition— oui, c’est bien le mot qu’il emploie :

″—Mais si vous partez, que va-t-il se passer ? Le pays va être plongé dans le chaos.

—Ne t’inquiète pas, nous organiserons la transition.

—Mais il n’y a personne  pour vous remplacer”.

Avec beaucoup d’ironie, le Maréchalissime explique qu’il n’a vraiment rien fait pour être jugé irremplaçable. Par ailleurs, que penser des promesses qu’il fait  sur le maintien de l’ordre  et la pureté de ses intentions :

″—Celui qui prendra la relève sera désigné par le peuple au cours d’élections parfaitement libres. Fort du suffrage des citoyens, il n’aura rien à craindre de moi”.

Le Maréchalissime a déjà donné tout au long du roman la preuve de sa grande intelligence et sans doute aussi de l’absence de scrupule qui lui permet d’adopter tous les langages selon les circonstances et ses besoins.

Naturellement ses dernières paroles suscitent une totale incrédulité de celui qui va bientôt lui succéder après avoir fait procéder à sa liquidation : “Vous êtes devenu fou, Maréchalissime”. Tant il lui paraît évident que “les chefs du secteur militaire” ne sont pas du genre à décompter des bulletins !

N’oublions pas que Rachid Mimouni a écrit ce roman pendant la période la plus sombre et la plus désespérée de l’histoire algérienne récente. Oui, il est vrai que l’immobilisme étant ce qu’il est,  un système en place a pour lui l’avantage que donnent les pesanteurs institutionnelles.

Mais le moment arrive où elles cessent d’être un avantage pour devenir une cible, et l’avantage passe alors dans d’autres mains. Entre autres morales, l’histoire racontée par Rachid Mimouni prouve qu’un dictateur peut feindre de croire à une révolution démocratique, mais il est impossible qu’il y croie vraiment.