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28/08/2019 12h:59 CET | Actualisé 28/08/2019 12h:59 CET

22 février-22 août 2019: L’espérance

Getty Editorial
Algerian demonstrators gather in the streets of the capital Algiers against the ruling class amid an ongoing political crisis in the country, on the 26th consecutive Friday of protests on August 16, 2019. (Photo by RYAD KRAMDI / AFP) (Photo credit should read RYAD KRAMDI/AFP/Getty Images)

Le mouvement social a relevé un premier défi important: le dévoilement collectif et public d’une histoire politique dominante falsifiée et tronquée par la violence du politique déployée par les  pouvoirs qui se sont succédé depuis 57 ans.

Dans une société orpheline de contre-pouvoirs autonomes et puissants, il a pu arracher une liberté de parole interdite dans l’espace public avant le 22 février 2019. Il se positionne enfin comme un acteur collectif incontournable dans le processus de changement social et politique, toujours objet de détournements multiples opérés par un régime politique néo-patrimonial toujours actif pour tenter d’imposer la continuité du système social.

Une inversion politique majeure

L’ampleur du mouvement social oblige à plus d’humilité politique et intellectuelle. Il interroge de façon critique les catégories de pensée centrées sur une rationalité politique imposée par le haut, étant l’apanage de la seule élite.

Elle se donne l’illusion ou la prétention de monopoliser la “vérité” sur le mode de transformation sociale et politique de la société. Force est pourtant d’observer que les jeunes du mouvement social, disqualifiés par le système politique, produisant à leur encontre un paternalisme méprisant, ont produit de façon inédite une inversion politique majeure qui déconstruit profondément le cheminement vertical et formel pour penser le politique. 

Ce retournement du sens de l’histoire fait œuvre de pédagogie. Il nous apprend que toute société n’est pas une cruche vide qu’il est possible d’instrumentaliser sans cesse, ou de la  “remplir” mécaniquement de connaissances et d’attitudes à partir d’une position d’extériorité ou de distanciation abstraite à l’égard de celle-ci. 

Le mouvement social algérien n’a pu émerger et se renforcer, qu’en  bouleversant les repères politiques antérieurs, pour attribuer un sens pratique  à la notion de critique produite par les jeunes sur le fonctionnement du système social actuel. Cette vision profane de la critique  a été sous-estimée, résultant d’acteurs les plus marginalisés et humiliés de la société. C’est pourtant cette clairvoyance politique des jeunes qui a pu faire voler en éclats les interdits et les peurs profondément enracinés dans le tissu social, en raison  d’un pouvoir de fait.

Une absence d’écoute

La nouvelle dynamique socio-politique centrée sur le désir de changement profond du système politique, relativise un bon nombre d’analyses centrées sur l’étiquetage d’une société appréhendée passivement, gommée comme un acteur collectif pluriel, diversifié et agissant, en la réduisant trop rapidement à sa dimension instrumentale liée à la stricte consommation alimentaire.

Enfermée de façon impériale et dogmatique  sur ses certitudes d’infantilisation de la société, l’élite politique a été dans le déni constant et méprisant à l’égard des agents sociaux. Elle leur a dénié le droit dire leurs mots, de donner sens à leurs différentes expérience sociales, de pouvoir être reconnus comme citoyens ayant les capacités de réinventer le politique.

Ceci donne sens à la profondeur du mouvement social qui risque de se poursuivre face à l’absence  de toute écoute des jeunes qui ne cessent de répéter que leur premier souci est d’émerger comme des acteurs centraux du changement politique.

La théâtralisation implicite et négative du processus de transformation politique à l’œuvre dans la société au quotidien, donne la possibilité à l’élite politique de mettre en exergue son inquiétude, ses craintes à propos du devenir de la société (anarchie, désordre, chaos, incertitudes ... etc.). La dimension paternaliste est prégnante : “qu’ils élisent leurs représentants !”, faisant mine d’oublier la prégnance de la crise de la représentation politique en Algérie, objet de tractations, marchandages et récupérations dans un contexte socio-politique dominé par la ruse, la force et la violence de l’argent.

Parce que le statu quo est ébranlé grâce au mouvement social, elle exprime un sentiment de peur provoqué par l’inédit historique au cœur du mouvement social à la quête d’une autre forme de gestion politique plus  libre et démocratique de la société.

La dissonance cognitive

Nous sommes en présence d’un double enjeu contradictoire qui traduit la profonde dissonance cognitive entre les deux catégories d’acteurs au cœur du conflit politique. D’une part, la volonté de l’élite politique et sociale proche du pouvoir qui tente le tout pour le tout pour pérenniser ses positions dans le système politique.

Elle crée de facto une troisième “force” constituée d’anciens acteurs politiques du Front de Libération Nationale et du Rassemblement National Démocratique. Elle est  appelée indûment le  “panel de médiation”, qui, de par sa composante sociale, tente d’opérer sa reconversion politique en se positionnant dans une fausse neutralité pour “nourrir” au contraire une réflexion entre les détenteurs du pouvoir et sa clientèle.

Leur “médiation” est plutôt ici une imposition centrée sur un seul objectif : organiser dans l’urgence des élections présidentielles.  D’autre part, les jeunes du mouvement social, peu écoutés par l’élite politique, revendiquent clairement leur émancipation politique pour prendre de façon autonome leur destinée en main. Ils refusent de se plier à de nouvelles formes d’infantilisation, pour se présenter au contraire, comme des acteurs politiques capables de se réapproprier autrement le politique.

Celui-ci ne peut être que de l’ordre d’une contractualisation politique entre les deux acteurs concernés, la hiérarchie militaire et les acteurs du mouvement social. Au-delà d’une élection présidentielle de façade, le risque est d’éluder la production de nouveaux critères politiques (mode d’accès au pouvoir, reconnaissance politique de l’opposition et des libertés ... etc), seuls à mêmes, de reconfigurer de façon démocratique la gestion de la cité.

Celle-ci ne peut occulter la nécessaire reconstruction négociée des institutions éducatives, politiques, sociales et économiques profondément laminées, fonctionnant au “faire semblant” et fabriquées de façon autoritaire par le pouvoir.

Ce sont bien deux perspectives antagoniques portées par deux catégories d’acteurs sociaux aux trajectoires et aux ambitions politiques opposées. La mystification idéologique consiste donc à s’improviser “réconciliateur” ou  “médiateur” dans un contexte politique opaque et obscur dominé par la défiance, les multiples détournements, l’autoritarisme et l’absence de toute décrispation politique (absence des libertés, arrestations arbitraires,  dépendance de certains médias à l’égard du pouvoir, etc.).

Enfin, cette pratique politique douteuse qui sonne faux par rapport à la puissance du mouvement social, est profondément rejetée de façon explicite par les acteurs politiques et sociaux crédibles  et reconnus socialement. 

Devenir citoyen

La continuité et l’approfondissement du mouvement social algérien, de façon pacifique, représente un enjeu majeur décisif devant permettre à ses acteurs pluriels une ré-appropriation tenace de l’espace public, condition incontournable pour construire la citoyenneté.

Celle-ci relève de pratiques sociales au quotidien, dominées par la solidarité, la fraternité et le courage politique de s’insurger de façon raisonnée contre toutes les formes d’imposition politiques au niveau local et national. Il semble difficile de se considérer comme citoyen si la personne est totalement extérieure à sa ville, ne se reconnaissant pas dans la façon dont celle-ci est gérée par ses “représentants” cooptés par le pouvoir, et distants des préoccupations quotidiennes de la population.

La citoyenneté s’ancre dans un processus social et politique qui est de l’ordre de la critique et de l’autocritique constructive entre les agents sociaux. La citoyenneté ouvre des perspectives de transformation des rapports sociaux et de sexe, intégrant de façon transversale tous les champs sociaux  (éducation, travail, rapports hommes-femmes, politique, etc.).

Le devenir citoyen permet de se propulser dans un mode de fonctionnement sociétal serein, juste et égalitaire entre les hommes et les femmes. Le désir de liberté, de dignité et d’algérianité au cœur des pratiques sociales de la majorité des manifestants, représente l’espérance pour construire la citoyenneté.