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05/07/2019 10h:55 CET | Actualisé 05/07/2019 10h:56 CET

[+212] Végétarienne depuis six ans, voici pourquoi je reste convaincue de mon choix

"Je n’ai pas voulu ici faire la morale aux carnivores mais plutôt présenter le chemin de ma pensée."

DMEPhotography via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

“Ah oui c’est vrai il y a l’herbivore ce soir”

“Et le cri de la carotte quand tu la cueilles, tu l’entends?”

“Mais du coup, tu ne manges rien?!”

Voilà les interjections et commentaires dont je fais quotidiennement l’objet en tant que végétarienne. Au début, j’avoue que, en jeune militante profondément convaincue par mes idées, je rentrais dans le jeu, me justifiant, argumentant mon “choix de vie”. Mes arguments ont rarement (jamais à vrai dire) converti qui que ce soit au végétarisme le temps d’un débat nocturne, aussi long fut-il. Aujourd’hui, après 6 années de pratique de ce régime alimentaire, ou plutôt de cette philosophie de vie, il m’arrive de répondre, quand je vois qu’un participant à la soirée est particulièrement intéressé, mais j’ai cessé de prôner mes convictions. J’essaye, le plus possible - et afin de m’éviter des questionnements la plupart du temps répétitifs et pas forcément très constructifs - de passer inaperçue.

Ayant grandi dans une famille omnivore, j’ai longtemps vécu sans tellement me poser de questions. Bien qu’ayant toujours adoré les animaux, je n’avais pendant longtemps jamais fais le lien entre ce que je câlinais devant mon dessin animé, et celui que j’avais, 20 minutes après, cuit dans mon assiette. La “chance” (et vous comprendrez mon ironie) que nous avons en tant qu’enfants grandissant au Maroc, c’est d’avoir la fête de l’Aïd. Oui, cette fabuleuse journée pour les amoureux des animaux, où le petit mouton trop mignon qui était dans le jardin depuis quelques semaines, avec lequel on a joué, qu’on a caressé, et qu’on a baptisé Bouclette, finit entre les mains de papa, un couteau sous la gorge, à courir sur place dans le gazon, la tête pendante, se vidant de son sang- et je vous passe les cris. Là, au moins, le lien est vite fait. Vers 12 ans, j’ai commencé à comprendre. Premier traumatisme, suite auquel j’ai développé un regard différent sur ce qui se trouvait dans mon assiette.

Quelques années plus tard, je déménage à Paris après mon bac pour faire mes études d’architecture. Ayant toujours été entourée de chats, de chiens, de chevaux chez mes parents, ma vie en petit appartement parisien me paraît bien plate, suite à quoi je décide d’adopter un chiot. Il est devenu mon compagnon de vie et mon soutien quotidien tout au long de ces longues études. Très vite, j’ai réalisé la place et l’importance indescriptible qu’avait cet animal dans ma vie, et en suis venue à me demander: “Pourquoi est-ce que lui, je le chéris, je le câline, comme mon semblable, et le veau, lui, finit en bouillie dans mon assiette?”. J’ai alors commencé à me documenter sur le régime végétarien, la place de l’animal dans la société, et évidemment, à regarder des vidéos des abattoirs. Deuxième traumatisme. Je crois que quand on fait ce pas-là, c’est le début des complications personnelles et du dilemme moral. Au fait des conditions d’abattage et d’élevage, manger de la viande est devenu pour moi terriblement dérangeant et je n’avais dès lors que la vision d’un bout d’être vivant violemment assassiné dans mon assiette.

En effet, ces vidéos, aussi crues soient-elles (et je mâche mes mots), ont eu l’effet sur moi d’un réel électrochoc. La condition des animaux en élevage, puis par la suite en abattoirs, était bien pires que ce que j’imaginais. Je vous passe les détails, il est tellement simple d’avoir accès à ces informations. C’en était trop pour moi. J’ai décidé que je n’étais pas une criminelle, et qu’à compter de ce jour je ferai tout ce qui serait en mon possible pour que plus aucun animal ne souffre pour mon petit plaisir personnel. Ma transition a été faite du jour au lendemain, du moins concernant la viande. Le poisson me paraissait être une problématique différente, et j’ai mis 2 ans à comprendre qu’il ne s’agissait en réalité que d’un seul et même problème. On s’identifie certes moins à une raie ou à une huître qu’à une brebis, mais il s’agit de la même exploitation du monde vivant au service des humains.

Aujourd’hui, un choix alimentaire me définit fortement socialement. Il suscite le questionnement quotidien de mon entourage, intrigué, qui le voient et le jugent comme une auto-privation. Depuis, mes discussions, mes lectures, mes recherches à ce sujet ont été la source de multiples questionnements. Pourquoi vit-on ainsi, consomme-t-on ainsi? Comment en sommes-nous arrivés là? Mais aussi, pourquoi est-ce aussi bizarre d’être végétarien chez nous?

Être végétarien au Maroc est une expérience intéressante. C’est très compliqué de manger dehors et de trouver quelque chose sans viande. Je me suis demandé pourquoi un bon repas doit-il inclure de la viande?

Je pense qu’au Maroc la viande est associée à un certaine idée d’opulence: j’ai les moyens donc je peux m’acheter de la viande. Les fruits et les légumes tombent des arbres, n’importe qui peut en manger. Les yeux des serveurs au restaurant – et des hôtes quand je suis invitée - sortent de leurs orbites à l’idée que je ne mange ni viande ni poisson. 

“7am9a hadi wallah”

“Les gens ont du mal à se nourrir et toi tu peux avoir tout ce que tu veux et tu chipotes”.

La place sacrée de la viande dans la religion musulmane n’aide pas. Un seul exemple, évident et très parlant est celui de l’Aïd El Kebir. Cette pratique est ancrée dans les mœurs, elle fait de la viande une prescription de Dieu. Plus largement et au delà de l’islam, il me semble que les religions monothéistes sont à blâmer pour la rupture entre l’humain et la nature, pour le comportement de l’Homme quant à la planète et la catastrophe écologique vers laquelle nous courons à grands pas: exploitation et maltraitance des animaux dans le cadre d’une industrie alimentaire et cosmétique cruelles, épuisement des ressources naturelles pour la production de biens et services servant son confort.  L’Homme a manqué d’un tantinet de modestie pour s’autoproclamer centre de l’Univers. Oui, l’Homme est intelligent, oui l’espèce humaine est celle qui s’est, à ce que nous savons aujourd’hui, le plus développée et qui est dotée d’un degré de conscience inégalé chez les autres espèces vivantes.

Mais où est passée son humilité?

Les religions polythéistes, à l’inverse - par exemple grecques et romaines pour prendre l’exemple des religions antiques - avaient elles un Dieu pour chaque élément de la nature. Les humains, les animaux, les végétaux étaient logés à la même enseigne. Les religions polythéistes encore pratiquées, notamment l’hindouisme, le shintoïsme, ont un tout autre rapport au monde. Elles défendent l’idée que tout élément est habité par une âme et sacralisent ainsi la nature. Elles sont caractérisées, entre autres, par le végétarisme.

La société capitaliste et la bulle qu’elle a créée autour nous éloignent encore plus de la nature. Les animaux autour de nous sont domestiqués pour la plupart. Le rapport entre le morceau de viande consommé et l’animal à son origine est donc beaucoup plus facile à oublier: la viande est découpée, emballée, et on se la procure au supermarché comme on achète une boîte de chocolat. Il suffit de poser la question à de jeunes enfants pour comprendre que, jusqu’à un certain âge, ils ne font pas le lien entre un steak et une vache (et sont souvent horrifiés quand ils le comprennent).

Selon moi, si chacun devait découper sa viande avant de la manger, beaucoup de monde aujourd’hui serait devenu végétarien, si pas par dégoût, au moins par paresse. L’argument de l’Homme-chasseur depuis la nuit des temps perd de sa substance quand on mange de la viande élevée en masse, assassinée en masse, prédécoupée et pré-emballée pour nous, loin de tout “ordre des choses” ou de “nature humaine”.

Je n’ai pas voulu ici faire la morale aux carnivores mais plutôt présenter le chemin de ma pensée, ma démarche, dans un contexte d’urgence écologique qui impose à notre génération un devoir de réflexion et une responsabilité quant à notre avenir et celui de notre planète. Je considère que se battre pour la dignité vivante est un acte bien plus politique que de rendre un bulletin de vote un jour d’élection.

Selon moi, être végétarien à l’heure actuelle, choisir la provenance de ses produits consommés, regarder les aliments que l’on achète, tenter de réduire son empreinte carbone, trier ses déchets, défendre le droit des animaux, sont des gestes très politiques.

Chaque engagement demande un petit coup de pieds aux fesses, parce que je ne dirais pas que je n’aime pas la coppa, le tajine aux pruneaux, le risotto de lotte, mais le plus dur c’est le début, et après on s’habitue. Une fois qu’on a pris conscience de quelque chose, aussi difficile que ce soit, si on est convaincu, les choses se font d’elles-mêmes. Je sais pertinemment que je ne sauverai pas la planète en supprimant la viande et le poisson de mon alimentation, mais, pour faire écho à un de mes plus grands inspirateurs, Pierre Rabhi, je citerai la légende amérindienne du colibri:

“Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés, atterrés, observaient impuissants le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit: “Colibri! tu n’es pas fou? ce n’est pas avec ces gouttes que tu vas éteindre le feu!”

Et le colibri lui répondit: “Je le sais, mais je fais ma part.”

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