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15/03/2019 14h:53 CET | Actualisé 15/03/2019 18h:32 CET

[+212] Une Marocaine à l'heure algérienne

"En arrivant sur la place de la République, l’émotion est vive et elle me prend d’un coup, par surprise. Je me sens fière. D’eux."

ASSOCIATED PRESS
Un portrait du président algérien Abdelaziz Bouteflika brandi lors d'une manifestation contre son intention de briguer un 5e mandat présidentiel, le 10 mars 2019.

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

“A Paris comme à Alger, le peuple veut la chute du régime”.

Début mars, j’ai photographié ce tag sur un mur parisien de mon quartier. Il créait, du moins visuellement, une correspondance entre Paris et Alger à laquelle je n’avais jamais pensé dans ce contexte particulier. La photo a eu son heure de gloire sur Instagram.

Dimanche dernier, toujours à Paris, j’ai photographié une jeune femme qui affichait un grand sourire et une pancarte “Je te répudie 5 fois, dégage”. Elle faisait partie de ces nombreux Algériens qui étaient réunis place de la République pour, dirons-nous, faire leurs “au revoir” pressants et sonores à Bouteflika. Spoiler alter, le lendemain, lundi 11 mars 2019, celui-ci annoncera le retrait de sa candidature à la présidence de la République algérienne démocratique et populaire.

Depuis quelques jours déjà, on parlait de ce qui était en train de se passer en Algérie. Avec mes amis algériens bien sûr, beaucoup sur Facebook aussi. Ils arrivaient à rester vigilants, tout en étant fiers. Sous le manteau, comme des voisins curieux qui regardent avec grand intérêt le grabuge sur le balcon d’à côté, entre Marocains, certains suivaient aussi. Mon père m’avait envoyé le matin même plusieurs photos venues d’Algérie qui lui sont arrivées je ne sais comment, notamment celle d’un cortège d’ânes portant des pancartes avec les noms des principaux partis politiques algériens. Je me suis empressée de la transférer à une amie de longue date, Marocaine installée à Paris, qui m’avait dit quelques jours auparavant qu’elle s’intéressait beaucoup aux manifestations algériennes.

Alors voilà. Un dimanche à Paris peut vous propulser en Algérie. Ou ailleurs d’ailleurs. Au détour d’un film, d’un repas, d’une rencontre ou d’une manifestation. La place de la République a ce pouvoir. Parce que semaine après semaine elle cristallise les rassemblements, les causes, les espoirs et les colères, elle est devenue iconique pour toute une génération de vrais et de faux parisiens à laquelle j’appartiens. Aller place de la République pour sentir la ville, sentir le monde. Une amie me rejoint spontanément pour le sit-in algérien. Elle est franco-iranienne. En marchant vers le son des chants qui émanaient de la place, elle me dit: “J’ai l’impression qu’au bout du boulevard, je vais voir des Iraniens qui manifestent pour leur liberté.” Peut-être à cause de la place de la République. Peut-être à cause des Algériens. La situation est doublement iconique.

En arrivant sur la place, l’émotion est vive et elle me prend d’un coup, par surprise. J’aurais peut-être dû m’y attendre mais j’ai la chair de poule, les larmes aux yeux. Je me sens fière. D’eux. Je regarde en silence, comme l’invitée incrustée que je suis. De toutes façons je n’arrive pas à dire grand chose. Je prends des photos et je filme parce que j’ai l’impression d’assister à un moment historique. Parfois, si on sort de soi-même quelques instants pour se regarder de plus haut, on peut sentir que quelque chose de plus grand est en train de se passer. Sans que je sache vraiment l’expliquer, j’assistais à un de ces moments-là. C’est pour cette raison que je me permets de raconter cette histoire depuis le balcon d’à côté, avec l’envie de concrétiser un certain discours de fraternité. Dans un texte, tout simplement.

De ce rassemblement je pourrais dire deux choses. La première qu’on a beaucoup entendue, c’est la leçon de civilisation que nous ont donnée les Algériens en manifestant dans la dignité et la non-violence. Je parlerais de claque plutôt, le terme me paraît plus approprié. Une bonne claque. La seconde, comme une vérité générale, c’est l’impression avec les Algériens que quoi qu’il arrive, ils ont gagné la Coupe du Monde. C’est dans une ambiance résolument festive, drapeaux, chants, maillots de foot largement portés (par les hommes et les femmes), parades en scooter et grillades de merguez que s’est déroulée cette journée, entre violentes bourrasques de vent et giboulées de mars.

Sans me coordonner avec qui que ce soit, je retrouve plusieurs amis sur place. Une habitude désormais. Des Algériens qui ont grandi en Algérie, en France, sont réunis ce jour-là. Le public est intergénérationnel et mixte, beaucoup de familles et des enfants. Le public s’est réparti la place entre plusieurs zones. Les stars qui se filment elles-mêmes au selfie-stick, les chauffeurs de salle, accrochés, très haut, à Marianne, alternent entre chants de supporters remis à l’ordre du jour et slogans sans appel, en réponse directe aux déclarations de leurs dirigeants: “L’Algérie n’est pas une monarchie”, “l’Algérie n’est pas la Syrie”. De l’autre côté, les artistes et les musiciens, au fond une tribune avec un micro pour que chacun prenne la parole et même une boutique souvenir improvisée avec des t-shirts aux couleurs nationales.

Avec mes amis algériens, j’apprends beaucoup et je taquine beaucoup. C’est le principe, on ne s’ennuie jamais. J’avais prévu un voyage il y a quelques mois qui n’a pas pu se faire mais que j’ai sincèrement hâte de pouvoir reprogrammer bientôt. Pour visiter, comme une touriste oui. Pour y suivre mes amis, les laisser me montrer leur pays. Pour m’éduquer aussi et commencer à combler mon désert de lacunes, certes parsemé d’oasis: beaucoup de chansons et de livres. Des histoires à relier entre elles. Dans un futur proche, j’aimerais aussi solliciter ici, dans +212, des ami.e.s algériens pour qu’ils nous racontent comment ils vivent ce qui est en train de se passer chez eux. Aujourd’hui, ils sont de nouveau dans la rue pour leur liberté.

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