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29/07/2019 16h:50 CET | Actualisé 29/07/2019 16h:53 CET

[+212] "Tu vendras aussi de l’huile, comme nous tous"

"La relation Maroc-Israël, j’y crois énormément, je suis sûr qu’elle peut faire beaucoup de bien à notre région."

AFP Contributor via Getty Images
Des juifs marocains et israéliens célèbrent la fête de Sukkot, à Marrakech (2017).

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

TÉMOIGNAGE - Je suis né à Rabat et j’ai vécu au Maroc, à Casablanca, jusqu’à l’âge de 18 ans. Ma mère est née à Fès, de parents juifs marocains de longue date et mon père à Meknès, de parents juifs français d’origine algérienne. Mes parents sont médecins et j’ai eu la chance de vivre une belle enfance au Maroc et d’avoir une excellente éducation au Lycée Lyautey. Après mon baccalauréat, j’ai quitté le Maroc pour faire mes études à Science Po Paris, avec comme projet de préparer l’ENA.

Lorsque j’ai raconté à mon grand-oncle, à l’âge de 17 ans, que j’avais été accepté à Sciences Po Paris, il m’a affectueusement répondu avec son accent juif marocain: “C’est très bien mon fils... mais tu vendras aussi de l’huile, comme nous tous...” Je me suis révolté sur le moment, n’ayant aucune envie de “vendre de l’huile” mais le destin a voulu que je retrouve des racines familiales par un chemin un peu différent et quelque peu complexe.

Mes études à Science Po m’ont donné la chance de découvrir les Etats-Unis. Après avoir obtenu mon master en service public, j’ai décidé de passer quelques mois à étudier à l’Université hébraïque de Jérusalem. Cette expérience a changé ma vie. Dès mon arrivée, j’ai ressenti une envie de faire partie de l’histoire d’Israël et d’y faire mon “service public” qui me semblait prendre une magnifique dimension concrète et historique. Dans mon élan romantique, j’ai aussi rêvé d’apaiser le conflit israélo-palestinien et même de trouver une vraie solution au conflit. Moi, arrivé du Maroc, je saurai le faire!

Le Maroc ne m’a jamais vraiment quitté mais arrivé en Israël, il est revenu par des portes et des chemins inattendus.

Le Maroc ne m’a jamais vraiment quitté mais arrivé en Israël, il est revenu par des portes et des chemins inattendus. J’ignorais la force de l’identité juive marocaine en Israël mais je la découvris très vite, dans sa beauté et les préjugés moins glorieux. Et comme toujours, quand une partie de mon identité était attaquée, je l’appréhendais encore plus fortement pour la défendre et l’assumer. Mon nom, pourtant d’origine algérienne, Bensadoun, faisait revivre mon identité juive marocaine quotidiennement. Les rencontres avec les familles d’origine marocaine plus authentiquement marocaines que moi, parce que moins influencées par la culture française, me fascinaient. Je croyais retrouver mes grands-parents, mes tantes, mes oncles, l’humour de la maison et les odeurs du Maroc. 

Le destin a voulu qu’un voyage au Maroc ait été déterminant pour mon avenir. Arrivé en Israël, je rêvais d’intégration, de vivre la culture israélienne et d’avoir des amis israéliens. Très vite, j’ai eu la chance d’organiser un séjour au Maroc pour un groupe d’étudiants israéliens, pas nécessairement d’origine marocaine. Et voilà que de Jérusalem, je me mis à mobiliser ma famille et mes amis d’enfance pour leur demander d’accueillir chez eux de jeunes Israéliens à Pessach (la Pâque juive). C’est durant ce séjour que mon frère qui vivait alors au Maroc a connu sa future femme et par eux, je connus la mienne... 

Le Maroc ne m’a jamais vraiment quitté et je n’ai jamais vraiment quitté le Maroc. L’objet de mon doctorat en sciences politiques à l’Université Bar Ilan de Ramat Gan était la construction de l’identité nationale marocaine. J’entretiens un rapport complexe et dynamique à mon pays natal. Je me sens en même temps très proche du Maroc mais je suis aussi conscient qu’il fait peut-être plus partie de notre passé que de notre avenir. 

Et pourtant, je crois qu’inconsciemment, je me bats pour préserver une relation au présent et pour transmettre aussi ce que je peux à nos enfants nés en Israël. Ma femme, dont le père est d’origine marocaine et est attaché à ses origines marocaines pourtant lointaines, m’y aide. Ma famille encore au Maroc m’y aide évidemment. Sa présence au Maroc rend actuelle et concrète mon lien avec le Maroc. Au niveau plus spirituel, je crois que le Maroc fait partie de mon être émotionnel, j’y ai un attachement naturel qui ne s’explique pas. Au Maroc, mon apparence physique m’a toujours fait passer pour un “nsrani”, ce qui m’a toujours vexé et pourtant quand j’y vais, je me sens un peu comme un “ould al blad”, un peu différent, très occidentalisé, un baldi un peu fassi peut-être mais un baldi quand même...

J’avais envie de reconstruire un lien avec le Maroc profond que j’ai mal connu.

Mon lien avec le Maroc s’est aussi renforcé avec un nouveau projet né de ma rencontre avec mon ami Michael Azoulay. Trop de points communs, d’affinités et de complémentarités pour ne pas faire quelque chose ensemble. Après mes aventures associatives avec la Fondation Rashi et l’Association GVAHIM, j’avais envie de business social, convaincu que le monde privé pouvait créer un impact social plus fort et durable que le monde philanthropique, et rêvant d’une meilleure situation financière pour ma famille et, peut-être un jour, de pouvoir aussi donner pour des causes en lesquelles je crois.

Tout a commencé lorsque deux frères, hommes d’affaires et philanthropes originaires de Tanger, que j’avais connus grâce à mon ami et mentor, Elie Elalouf, originaire de Fès, nous ont demandé à Michael et moi de les aider à planter des arganiers dans le Negev, le désert israélien. Enthousiasmés par leur magnifique vision et par la “Moroccan connexion”, nous avons découvert les extraordinaires vertus de l’arganier et plus généralement, l’industrie du skincare. Puis, nous avons décidé de nous lancer en trouvant une niche innovante et inexplorée. De discussions en discussions, nous avons compris que le monde du sport ou plutôt du “workout” à l’américaine et du luxe se rencontrent... Nous allions créer la première marque de soins pour les femmes actives, FRE.

Grace à mon épouse, j’ai découvert la force des communautés de femmes, non seulement pour faire avancer la situation des femmes, mais plus généralement pour faire progresser l’humanité. Il y a toujours une part d’inconscient dans ce type de projet mais l’ingrédient phare de nos produits est l’arganier et pour une société qui se préoccupe de l’environnement et veut renforcer la situation des femmes, il était naturel de planter des arganiers au Maroc dans le cadre de notre mission sociale. Et d’en planter beaucoup plus que ce que nous utilisons, afin de protéger la forêt d’arganiers du Maroc et soutenir les magnifiques femmes qui produisent l’huile d’argan au Maroc. Au niveau plus inconscient et émotionnel, je pense que j’avais envie de reconstruire un lien avec le Maroc profond que j’ai mal connu.

Pour chaque kit de beauté que nous vendons, nous plantons un arganier au Maroc pour des coopératives de femmes dans la région d’Essaouira. Il s’agit d’une partie importante de notre mission sociale et nous y travaillons aussi sérieusement et professionnellement que les autres éléments de notre entreprise. Une fois par an, nous organisons une mission au Maroc avec notre partenaire philanthropique, la High Atlas Foundation, pour visiter les coopératives de femmes d’Izourane et de Mogador, et renforcer le lien de notre communauté d’ambassadrices américaines avec notre mission sociale. Je suis en effet convaincu que c’est aux peuples, aux sociétés, aux communautés de prendre leurs responsabilités pour aider leur pays à se développer et construire la paix par le bas, par les infrastructures humaines et économiques.

Mon identité marocaine m’est chère mais je sais qu’elle est fragile et que j’aurais du mal à la transmettre à mes enfants.

Aujourd’hui, je suis fier d’être devenu israélien et heureux de voir mes enfants grandir en Israël, libres et forts et sans avoir à toujours justifier leur existence et leur identité. Je suis aussi Français et la France fait partie de mon identité. D’un côté, j’ai une reconnaissance sincère pour tout ce que la culture française et la France m’ont apporté mais je n’ai pas cet amour naturel et instinctif pour mon pays d’adoption, peut-être parce que je n’ai jamais pu tolérer le post-colonialisme que je sentais au Maroc, peut-être parce que je n’ai jamais réussi à me sentir chez moi en France.

Enfin, le Maroc est mon pays de naissance, il symbolise chez moi le monde des émotions, du bonheur premier et simple, il est la chaleur humaine, il est la fraternité humaine et le respect des autres. Il symbolise l’espoir, l’humour, le dépassement des particularités identitaires, la richesse que peut faire naître la rencontre entre différentes cultures, ou la tolérance, même si tout le monde n’est pas tolérant au Maroc.

Mon identité marocaine m’est chère mais je sais qu’elle est fragile et que j’aurais du mal à la transmettre à mes enfants. J’ai envie de vivre ma part d’identité marocaine au présent, en étant un vrai ami du Maroc, en essayant d’être un partenaire de son développement, en chantant en arabe marocain ou en berbère, en soutenant l’équipe de foot du Maroc et les réussites marocaines. Et la relation Maroc-Israël, j’y crois énormément, je suis sûr qu’elle peut faire beaucoup de bien à notre région.

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