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03/06/2019 12h:02 CET | Actualisé 03/06/2019 12h:02 CET

[+212] Third World Chronicles

"J’ai tendance à banaliser l’appellation de "Tiers Monde" dans mon discours ou mes publications. J’estime avoir le droit de m’en servir comme je veux parce que j’en suis moi-même issue."

TIMOTHY A. CLARY via Getty Images

NEW YORK - Je marche à New York en plein soleil, il fait beau et chaud. Nous sommes dans le Bronx, le nouveau royaume d’Alexandria Ocasio Cortez et le fief de Cardi B. Les deux icônes sont en concurrence dans une boutique de souvenirs made in the Bronx, chacune ayant droit à un désodorisant de voiture à son effigie. La consécration, la vraie. Ce sont ces mêmes désodorisants qui prennent ordinairement la forme d’un sapin (pour une raison que j’ignore encore d’ailleurs) et qui, associés à un chapelet constituent le combo gagnant de tout taxi qui se respecte. Si le petit sapin est neuf et l’odeur encore manifeste, elle a le mérite de me donner la nausée sur le champ. Sorry Alexandria, je passe mon tour sur les goodies cette fois-ci.

Mon amie turque Çihan et son mari américain Elliott nous font visiter leur quartier par cette belle journée. Ils vivent dans le Bronx depuis plusieurs années. Avec mon frère, nous discutons de ces quelques jours que je viens de passer à New York. Nous avons constaté, entre autres, que des montagnes de gros sacs-poubelle noirs s’amoncelaient sur les trottoirs new-yorkais depuis des jours, nous avons vu des commerçants mettre leurs poubelles directement dans la rue à plusieurs reprises et je ne parle même pas du tri. A Brooklyn, j’ai fini par immortaliser une flaque d’eau usagée dans laquelle flottaient toutes sortes de déchets urbains qu’il serait inutile de lister ici. J’ai utilisé la légende “Third World America” pour accompagner cette photo et je ne faisais pas référence au groupe de reggae du même nom.

J’ai tendance à banaliser l’appellation de “Tiers Monde” dans mon discours ou mes publications. Je n’y réfléchis pas forcément à deux fois parce que je l’utilise avec un certain cynisme. J’estime avoir le droit de m’en servir comme je veux parce que j’en suis moi-même issue. Certaines personnes qui justement n’ont pas d’attache personnelle avec ce cher Tiers Monde s’en offusquent parfois mais peu importe. Un peu de provocation n’a jamais fait de mal à personne.

Je demande à Çihan si les éboueurs new-yorkais sont en grève, seule explication plausible que je vois à la montagne de sacs poubelle noirs qui s’amoncellent sur les trottoirs. ”Ça fait un peu Tiers-Monde”, lui dis-je. Elle éclate de dire avant de me dire: “Ici c’est le Tiers-Monde aussi, c’est pour ça que je me sens à la maison. Les très riches, les très pauvres, les ordures, l’argent qui dicte tout, le chaos, les embouteillages. Same same.”

A Istanbul, sur la grande avenue d’Istiklal, pas de bennes à ordures non plus dans mon souvenir mais des camions-poubelles qui passent toute la journée et une bonne partie de la nuit pour ramasser les déchets. Le système est bruyant, pas forcément optimal mais efficace. Parce que c’est la première fois que j’ai l’occasion d’aller à New York en vacances et la première fois que je vois la ville au soleil, c’est aussi la première fois que j’ai vraiment le temps de regarder autour de moi et de faire attention aux ordures. Entre autres.

En validant ma grille de lecture à partir de son référentiel, Çihan fait quelque chose d’assez excitant: elle crée un nouveau Tiers-Monde avec moi, un Tiers-Monde que l’on s’approprie réellement. Un Tiers-Monde là où on ne l’attend pas, qui se définit autrement que par la famine ou la guerre civile. Il s’incarne dans de nouvelles représentations caractéristiques des excès de notre système, à coup de boissons sucrées XXL, avec ou sans paille, dans des gobelets en plastique, qui finiront jetés dans les sacs-poubelles sur le trottoir, sirotées dans de grosses voitures climatisées.

La dernière fois que je suis passée par New York, je revenais de Cuba, le 20 janvier 2017, jour de l’investiture de Donald Trump, 45ème président des Etats-Unis. Je n’avais pas encore vraiment atterri de mon voyage en solo chez Fidel et Raul, mais je pouvais déjà dire qu’il m’avait secouée dans la représentation que je me faisais de moi-même en tant que touriste. Quand on vient de ce fameux “Tiers-Monde” on voyage d’abord vers la richesse, la propreté et le développement, du/des Sud(s) vers le(s) Nord(s). Le rapport est asymétrique mais simple et balisé.

Chacun des voyages que j’ai eu la chance de faire dans le(s) Sud(s) et dont j’ai pu parler ici m’ont progressivement ouvert les yeux sur la façon dont je perçois le(s) Nord(s). Aujourd’hui mon profil touristique est issu d’un pays en développement/Tiers Monde, éduqué aux standards de l’Etat Providence façon vieille Europe et biberonné à l’exubérance d’une Amérique dite libre et prospère qui enrobe les dérives de sa jungle capitaliste à coup de soft power dans un sugarcoating dont eux seuls ont le secret. Le tout dans un monde sans cesse plus petit, plus vulnérable, mais dans lequel le décalage horaire a quand même le mérite de nous rappeler où nous sommes.