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26/01/2019 14h:15 CET | Actualisé 26/01/2019 14h:15 CET

[+212] "Tanger, en France" ou le parcours amoureux d'un couple mixte

"Je me disais que ce ne serait pas facile, pas idéal de se marier avec une fille non musulmane."

Biz Jones via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

De la ville du détroit à la ville lumière, il n’y a qu’un pas.

Il y a un peu plus de quatre ans, j’ai eu la bonne idée de tomber amoureuse d’un Marocain. Sur les marches métalliques de la cinémathèque de Tanger, je me souviens tendre la main, fébrile, à un jeune homme qui feignait de ne pas m’avoir remarquée. Il s’appelait Bilal, il était beau, drôle, subtil, taiseux, ne voulait pas sortir avec une étrangère, n’avait jamais quitté le Maroc.

En mai 2017, dans un bureau terne et mal éclairé du centre de la ville du détroit, devant l’adoul, j’ai déclaré être juive, Bilal musulman, et nous avons fait le vœu de vivre ensemble jusqu’à la fin de notre chemin terrestre. En décembre 2017, nous nous sommes retrouvés à Paris.

Je suis journaliste et pour la première fois je vais interviewer Bilal, autour de notre thé à la menthe quotidien. Finalement, nous faisons ça chez nous, après hésitations de Bilal qui m’a avoué à ce moment-là qu’il ne se sentait pas encore à 100% chez lui dans mon appart, devenu notre appart.

On va commencer, il me dit qu’il est stressé.

“C’est la première fois que je me fais interviewer. Et il y a deux choses difficiles qui me tombent dessus d’un seul coup: l’interview et en plus c’est toi qui me pose les questions!”.

Pour toi, ça veut dire quoi être chez soi? Le home anglais.

Pour moi se sentir chez soi, c’est à la fois là où tu peux être libre dans ce que tu penses et aussi que tu peux faire sortir ce que tu penses. C’est-à-dire que non seulement tes pensées sont libres mais tu peux rendre tes pensées concrètes, tu n’es pas entravé ou empêché par un environnement.

Je pense que tout le monde a des obstacles dans sa vie. Même s’il se pense libre. Ces empêchements peuvent être physiques ou moraux, ça peut être à cause du lieu où tu vis ou bien ta culture. Pour moi c’était exactement ça.

Qu’as-tu voulu faire qui n’a pas été possible? 

Je voulais être un joueur de foot professionnel, en tout cas faire des choix pour essayer de l’être. Je n’ai pas eu le droit. J’aurais aussi aimé être un artiste, un musicien ou simplement apprendre un instrument de musique. Mais mes parents n’ont pas voulu.

Avant notre rencontre, ça voulait dire quoi pour toi la France ?

Avant j’avais surtout des images sur l’Europe en général. Ces images c’était la civilisation, la liberté et les opportunités aussi. Et pour la France en particulier, c’était le pays où je me disais que je pourrais vivre si je devais vivre ailleurs qu’au Maroc. C’était surtout parce que j’avais beaucoup d’affinités avec la langue française. Depuis que j’étais petit à l’école, je pense que c’était la seule matière à laquelle j’assistais toujours (rires). Et j’avais envie de venir un jour visiter mais je n’avais jamais pensé qu’un jour je pourrais m’y installer.

Pourquoi? 

Déjà, comme Marocain c’est très difficile d’avoir une opportunité pour vivre en France. Simplement pour venir en vacances c’est déjà difficile. Alors pour vivre et travailler... Il faut soit avoir la possibilité de faire des études ou alors avoir un travail et ça, ce n’était pas possible pour moi. 

Finalement, qu’est-ce qui t’as surpris depuis ton arrivée? 

En fait, ce qui m’a surpris, c’est comment les gens vivent, la façon dont ils passent leurs vies et leurs journées. Ils sont pressés dans le métro, pressés dans la rue. On a l’impression qu’ils n’ont pas assez de temps pour vivre. Ils courent tout le temps. Ils sont pressés par leur travail, leurs obligations et leurs devoirs. Même à Casa, qui ressemble le plus à Paris, les gens sont beaucoup plus détendus.

Qu’est-ce qui ressemble à l’idée que tu avais? 

La liberté, la civilisation, des opportunités et toutes les choses à faire que tu ne trouves pas forcément ailleurs. Les endroits à visiter. Ici je vois que les gens sont plus libres de s’exprimer et d’aborder n’importe quel sujet sans avoir peur et ça, ça fait partie de la liberté, ce n’est pas le cas ailleurs. Surtout des sujets politiques ou religieux. Les relations de couples aussi: la façon dont les gens se comportent dans la rue, font leur vie sans penser aux autres. Et bien sûr le sexe: au Maroc si tu en parles normalement, surtout devant des filles, on va te dire que ce n’est pas respectueux. Mais pour moi ce n’est pas un manque de respect, ça n’a rien à voir. C’est juste pour discuter. Au Maroc je n’en parlais pas parce que je ne voulais pas que les gens me regardent bizarrement, sauf avec des amis très proches. Mais avec la famille c’est impossible par exemple. Ou alors si tu veux parler de sexe il faut utiliser des termes scientifiques. Ou bien si tu parles en arabe classique ou bien en français, alors là ça devient cool (rires). Mais en darija, c’est pas respectueux…

Qu’est-ce que ça t’a fait de rencontrer ma famille ?

(Bilal a rencontré ma famille pour la première fois à Noël, en 2017. Il était arrivé en France depuis à peine 3 semaines)

C’était un peu étrange mais pas jusqu’au point où ça m’a choqué. Comme on a passé beaucoup de temps ensemble, j’avais déjà des images sur comment ta famille vit. Déjà, je savais que les familles européennes boivent de l’alcool en famille et que c’est normal. Mais c’était quand même étrange parce que c’est différent de penser aux choses avant et de les vivre ensuite.

Qu’est-ce qui t’a paru étrange par exemple ?   

Un peu tout en fait! La façon dont vous mangez, tous ensemble, tous à table, avec des règles. Il y a l’alcool, partout et tout le monde boit devant tout le monde. La façon dont vous vous parlez aussi. Vous êtes très proches, vous vous dites tout. Par exemple chez nous, il y a une certaine distance entre le père et le fils et chez vous je vois que tout le monde est pareil, à égalité.

Avant de me rencontrer pouvais-tu imaginer te marier avec une fille non musulmane? 

Non jamais. Je viens d’une famille musulmane pratiquante, traditionnelle. J’ai grandi avec le fait qu’on est musulmans et que c’est quelque chose d’important. C’est le cas pour moi et ma famille. Je me disais donc que ce ne serait pas facile, pas idéal de se marier avec une fille non musulmane. Je pensais “un mec, il doit se marier avec une fille qui va comprendre sa culture, comprendre comment sa famille vit et doit accepter ça”. Mais tout change quand tu rencontres la personne.

Ça n’a quand même pas été simple pour nous non plus? 

Non.

(Long silence)

Ça a posé des problèmes avec ta famille?

Pas de vrais problèmes, mais ils s’inquiétaient pour moi. Parce que j’allais me marier avec une fille qu’ils ne connaissaient pas et en plus moi je ne te connaissais pas depuis longtemps.

Je l’arrête: mais tu ne peux pas dire qu’ils étaient inquiets, alors qu’ils n’ont jamais voulu me rencontrer?  

C’est leur problème.

(Pause musicale. On passe un temps à débriefer cette question car je n’accepte pas sa réponse. Je n’ai jamais rencontré ses parents en effet, et je n’ai jamais su la raison exacte. J’ai posé des questions sans avoir de réponses, puis je me suis désintéressée du sujet, comme cela ne posait plus de problème dans notre couple.

Je lui dis que s’il ne veut ou ne peut pas répondre, ce n’est pas un problème, mais je préfère qu’il me le dise vraiment, plutôt que dire des choses qui l’arrangent. Il finit par répondre ce qui suit.)

En fait oui, je ne veux pas rentrer là-dedans. Je ne veux pas en parler maintenant.

Comment as-tu pu t’affranchir de ta famille? 

Parce que je te croyais. Parce que j’avais confiance en toi, et parce que j’avais envie aussi. J’ai fini par prendre la décision en me basant sur ce que je sentais, mon envie.

Mais ça n’a pas été une décision facile?  

Non, difficile.

Tu as mis du temps à la prendre?  

Oui.

Qu’est-ce que tu penses du fait que nous sommes un couple mixte ? 

Je n’y pense pas au quotidien. Je pense qu’on est pareils, donc pour moi ce n’est pas un problème. On se ressemble beaucoup.

Tu te rends compte que c’est quelque chose que tu ne pensais pas quand on s’est rencontrés, parce-que tu voyais direct la différence de religion?

Oui tout à fait, j’ai mis du temps à penser ça. A changer là dessus. Mais maintenant ce que je vois c’est qu’on est pareil. (Je demande un exemple). Humm par exemple, on a tous les deux eu l’obstacle de nos familles. Malgré ça on a fait ce qu’on voulait faire. On est tous les deux têtus, on est tous les deux libres.

(A ce moment, j’ai les larmes aux yeux et j’essaye de le cacher. J’ai pensé dès le début qu’on se ressemblait. Pour moi ça venait du fait qu’on avait tous les deux grandi à la campagne. On a un lien très fort à la terre. Aussi, il connaissait “L’été indien” de Joe Dassin par cœur, comment résister?)

Quand tu as pris la décision de déménager à Paris, qu’as-tu ressenti?

C’était très difficile. J’étais vraiment triste parce que je quittais ma famille, mon pays, ma maison. Tu aimes cette chanson?* (Rires) Mais j’étais optimiste et je le suis toujours. Optimiste, et triste parfois aussi. De temps en temps. Je suis sorti de mon entourage, de ma vie, de tout ce qui m’était familier, ce qui faisait 70% de moi. Parce qu’aussi tout ce que je faisais là-bas était lié à mon entourage, à ma famille et mes amis, au Maroc et à Tanger.

*Référence à la chanson d’Enrico Macias.

Si tu devais me décrire les sentiments que tu as eus le jour où tu es arrivé à Paris, que dirais-tu?

J’ai eu froid, j’étais fatigué. Mais je n’ai jamais eu peur. Si j’étais arrivé seul oui, c’est certain j’aurais été inquiet. Mais comme je savais que j’allais te retrouver j’étais soulagé. Et même mes amis me disaient ça avant de partir. Je leur disais parfois que j’avais peur, que j’étais triste, et ils me répondaient toujours “mais non tu as ta femme là-bas, tu n’as pas à avoir peur”. Ça m’a vraiment encouragé. J’étais soulagé par toi.

Cela a-t-il changé des choses pour toi? Dans ce que tu penses? 

Ça n’a pas changé qui je suis profondément, mais la différence c’est que je peux être qui je suis ici, sans problème. Donc oui d’une certaine façon. J’ai changé ma manière d’être et de vivre. Même quand je suis dehors. Je ne suis pas comme j’étais avant. Je me suis adapté au style de vie parisien. Je suis pressé aussi. Avant j’étais détendu, j’avais besoin de 2 heures pour me préparer pour aller au travail. Je suis devenu un peu rapide. Mais surtout, je vais bien aujourd’hui. Je peux être moi, je me suis libéré, je vais mieux. Avant j’étais déprimé. Je pense que tu aurais pu répondre à ça toute seule (rires), tu sais tout ça. 

Quel est ton plus beau souvenir de Tanger?

Toi. Le jour où on s’est parlés pour la première fois, sur les marches de la cinémathèque.

Si tu étais à Tanger, là maintenant, qu’aimerais-tu faire en premier?

Embrasser ma mère.

Si tu pouvais changer une chose dans ta vie aujourd’hui, ce serait quoi ?

C’est drôle. Je n’ai jamais pensé à ça. Alors... Je mettrais Tanger en France. Et on vivrait à Tanger, en France.

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