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04/03/2019 09h:43 CET | Actualisé 04/03/2019 09h:56 CET

[+212] Rêveuse bourgeoisie

"Lorsque je reviens pour les vacances, je n’arrive plus à suivre ce monde qui était pourtant le mien et dont les faux semblants du conformisme bourgeois me paraissent aujourd’hui très éloignés des réalités du pays."

Marock

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Les palmiers se dessinent dans l’azur de Casablanca, les jardiniers arrosent les pelouses, les piscines brillent d’un bleu éclatant… À l’horizon, l’océan Atlantique brasse ses promesses et ses rêves... Tout est calme. On est loin du centre ville chaotique et des embouteillages de Casablanca. On est très loin du Hirak qui réclame plus de justice sociale dans le Rif et dénonce les violences policières. On est loin du viol collectif de Khadija et de tant d’autres injustices vécues au quotidien par le peuple marocain. Le Maroc est le plus merveilleux pays au monde quand on est perché depuis les hauteurs de Casablanca…

Une bulle, un refuge confortable appelé Anfa où les riches sont en exil d’eux-mêmes dans leur propre pays. Au Maroc, le taux d’analphabétisme concerne plus de 32% de la population. La bourgeoisie elle, fréquente les établissements français, américains, espagnols. Son regard est rivé sur un Occident érigé en modèle, pourtant inquiet et en perte de valeurs.

J’ai grandi sur cette île bourgeoise. J’ai aimé le cocon de ma jeunesse où tout paraissait possible et joyeux. Pourtant, il m’arrivait parfois d’y suffoquer au point de vouloir fuir ses codes figés où les différences sont vite balayées. “De qui es-tu le fils ou la fille? À quelle famille, à quel clan appartiens-tu?” Comme toutes les bourgeoisies du monde, nous fréquentions les mêmes clubs, portions les mêmes vêtements dernière mode, partions en vacances dans les mêmes lieux de villégiature au volant des mêmes voitures. C’est de cette bourgeoisie dont je me suis inspirée pour mon premier film “Marock” lequel dépeint cette jeunesse dorée et insouciante.

Je vis à Paris depuis plus de 20 ans. Il m’arrive parfois de me dire qu’il eut été plus simple de revenir à Casablanca vivre dans la bulle confortable de ma jeunesse. Lorsque je reviens pour les vacances, je n’arrive plus à suivre ce monde qui était pourtant le mien et dont les faux semblants du conformisme bourgeois me paraissent aujourd’hui très éloignés des réalités du pays.

J’ai eu la chance d’avoir une famille tolérante qui m’a laissé faire mes choix me soutenant toujours dans mon désir de faire des films, de prendre le large et d’épouser l’homme que j’aimais, un étranger. Qui a deux maisons perd un peu la raison ; je suis captive de cette double appartenance. À Paris, je me sens en exil avec un mal chronique du pays qui confine parfois à la mélancolie, mais je sais que cette ville a été aussi le lieu de ma liberté, de mon émancipation et de mon ouverture au monde.

Etrangère ici et là-bas, je me demande souvent pourquoi je m’exprime dans une langue qui me semble étrangère comme greffée sur ma langue maternelle. Comme le dit très bien le poète marocain Jalal el Hakmaoui: “Ma géographie est ma bilangue. Ma bilangue est votre fenêtre ouverte sur le bleu du ciel à venir”. À l’heure de notre mondialisation tardive, nous sommes nombreux à nous interroger sur notre histoire post-coloniale, berbère, arabe et africaine. Pourquoi se couper de la richesse de tous ces mondes? Lorsque mes parents écoutaient Nass el Ghiwan ou El Ala, je voulais qu’ils changent de musique parce que je ne l’aimais pas. Je préférais Madonna, Prince ou Queen. J’étais en rejet de ma culture, sublimant celle qui provenait des films américains. J’avais l’impression que ces femmes étaient plus libres et j’enviais leur mode de vie. Je rêvais d’un ailleurs et désirais quitter ce monde trop petit. Il m’a fallu quitter le Maroc pour me sentir Marocaine. Il m’a fallu être loin pour m’intéresser à l’histoire de mon pays dont l’école française et mon milieu m’avaient coupée. L’élite bourgeoise prônant une éducation ouverte sur le monde est paradoxalement aliénée à sa propre culture par l’usage intensif du français plutôt que de l’arabe, mais aussi parce qu’elle s’est laissée convaincre que ce qui “vient de chez nous” est relégué à du folklore. Il me semble important de réinvestir la mémoire multiple de notre peuple sans nier une culture au détriment d’une autre.

Aujourd’hui, j’aime autant Prince, Gainsbourg que Nass el Ghiwan. Je me nourris d’une sorte de schizophrénie linguistique et culturelle et ce métissage est devenu une force. Je me suis affranchie du regard de cette bourgeoisie, d’apparence émancipée et moderne, mais malheureusement qui ne laisse pas libre. À travers les films, les choix et les rencontres, je circule, sans préjugés, d’un monde à un autre en y puisant le meilleur et en essayant d’inventer mon propre modèle.

Au sein de l’élite marocaine, comme dans toute élite, il y a “nous et les autres” parce qu’il n’y a pas de véritables rencontres entre plusieurs formes de vie. Cet “entre soi” est l’expression d’une peur de l’autre, du nouveau, voire de l’événement… J’ai pu constater lors du tournage de mon documentaire sur l’amour "Zawadj El Wakt", qui couvre différents milieux au Maroc, que toute une jeunesse plus connectée et plurielle tente, avec courage, de pousser les limites pour ses libertés et pour plus de justice sociale…

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