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14/05/2019 13h:49 CET | Actualisé 15/05/2019 14h:54 CET

[+212] Ramadan uploading

"Cet espace public marocain musulman, je n’y vis plus depuis une dizaine d’années mais j’ai placé mon espace digital dans sa continuité directe".

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La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

TOSCANE, ITALIE - J’écris aujourd’hui du haut d’une petite colline, perdue dans la campagne toscane, à quelques dizaines de kilomètres de Florence, en Italie. Nous sommes loin de la ville, de son grabuge et de ses touristes qui s’y déversent par bus entiers. Ce lieu, littéralement suspendu, respire la sérénité, peut-être parce que les voisins les plus proches se situent de l’autre côté de la vallée. Les grands arbres s’agitent paisiblement au gré du vent, les vignes s’étendent à perte de vue par delà la petite chapelle au coin de l’allée. Et aucun signe ostentatoire du Ramadan.

Pourtant il est là, depuis quelques jours déjà pendant lesquels je me suis posé tout un tas de questions que je n’ai eu d’autre choix que de mettre dans ma valise pour l’Italie. Cette année, plus que les autres, j’ai remarqué de façon évidente que, de par ma position géographique parisienne, qui plus est en vadrouille printanière, j’allais d’abord, voire uniquement, être reliée au Ramadan par les réseaux sociaux ce mois-ci.

De Facebook et Instagram je fais une utilisation publique, c’est-à-dire que les contenus que je partage sont visibles par tous. Je m’en sers pour communiquer sur mon travail, notamment ce que j’écris et sur des choses un peu moins sérieuses parce qu’il en faut parfois. Sur Instagram, ma gourmandise notoire fait de moi une de ces adeptes détestables du #foodporn bien que je regrette sincèrement la vulgarité de ce hashtag. Quand dans ma vie, Facebook a vieilli pour devenir un réseau social de “parents” voire de grands-parents, Instagram s’est faufilé habilement dans ce créneau de liberté pour en capter la lumière. Un espace digital où l’on s’autorise à moins se cacher ou à plus se montrer, dans lequel je fais semblant d’être décomplexée par le caractère éphémère de publications qui elles font semblant de disparaître.

L’année dernière, à l’arrivée du Ramadan, j’ai établi une ligne éditoriale personnelle quant à la nourriture sur Instagram. J’ai réfléchi pour arriver à une conclusion assez intuitive au final: celle de ne m’autoriser à poster des photos de nourriture uniquement après le coucher du soleil. Ridicule? Un peu. Cohérent? Tout à fait.

J’ai littéralement transposé les règles d’un espace public donné, dans lequel cette interdiction relève certes du code pénal et plus précisément de son article 222: 

“Celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du Ramadan, sans motif admis par cette religion, est puni de l’emprisonnement d’un à six mois et d’une amende de 12 à 120 dirhams.”

mais davantage de la bienséance sociale, à mon espace digital.

Cet espace public marocain musulman, je n’y vis plus depuis une dizaine d’années mais j’ai placé mon espace digital dans sa continuité directe. Par le fait même de ce calquage, où la troisième dimension s’est perdue, j’ai élevé mon espace digital déterritorialisé au rang d’espace public, auquel il faut créer des règles à respecter, de façon continue ou ponctuelle. Parmi lesquelles celle-ci. Ainsi, j’ai restreint moi-même et en toute conscience ma propre liberté dans un espace qui se veut libre du moins sur papier. Dans la réalité, Instagram a tendance à censurer les tétons des femmes, le sang des règles et a encore du mal à différencier entre contenu éducatif lié à la sexualité et pornographie. Mais c’est un autre sujet.

Alors je me suis demandé: qu’est-ce qui fait que je décrète que c’est le Ramadan sur mon Instagram? Parce qu’une majorité de gens le fait ou parce que certaines personnes qui comptent le font? Peu importe le nombre, la réponse se situe ailleurs. Les réseaux sociaux ont créé un nouvel espace de contrôle social à quiconque se laisse prendre au jeu. Ce contrôle social online est encore plus puissant que celui de nos sociétés traditionnelles: il est continu, il est international et il procure des preuves tangibles à souhait à quiconque sait faire une capture d’écran sur son téléphone. C’est le regard des autres qui établit les seules frontières qui comptent dans ce cadre précis, celles entre les interdits et les libertés.

La question qui a suivi, à laquelle je n’ai pas encore de réponse, est celle de la limite entre respect des autres et censure de soi. En trois dimensions, elle est plus facile à contourner dans une éducation globalement basée sur une version extrême de “Vivons heureux, vivons cachés”. Rien n’était vraiment interdit tant que ça ne se savait pas, ne se voyait pas, tant que l’information ne circulait pas. Des vies toutes entières sont construites sur cette définition bancale de la liberté, pour le meilleur ou pour le pire. En deux dimensions, tout est moins subtil. Il n’y a aucun intérêt à se cacher. Pour exister, il faut montrer toujours davantage, sous peine de devenir invisible.

Dans cette contradiction de styles à laquelle certain.e.s se soumettent, la liberté est malmenée dans un cas comme dans l’autre. De temps à autre survient un entrechoquement, qui vient nous le rappeler, à l’image de celui-ci.

Pendant les prochaines semaines, j’aimerais beaucoup qu’on puisse créer une autre discussion autour du Ramadan dans +212, une réflexion autour des libertés à partir de vos histoires, qu’elles viennent de près ou de loin. Si vous souhaitez partager les vôtres ici, vous savez où me joindre. Ramadan Moubarak!

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