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23/05/2019 15h:05 CET | Actualisé 23/05/2019 15h:05 CET

[+212] Ramadan: Liberté à géométrie variable

"Si jeûner est en principe une affaire personnelle, c’est, en pratique, une affaire sociale pour une grande partie des musulmans et pour les Marocains en particulier. "

GCShutter via Getty Images

RAMADAN - Octobre 2005. C’est le Ramadan et surtout le début de ma première année d’études en France. J’arrive à Paris avec un rapport totalement détaché à la religion. Après une éducation plutôt conservatrice, je suis passé par une phase de remise en question générale au début du lycée qui me pousse vers une certaine indifférence. Je pense que j’ai un rapport très rationnel avec la chose religieuse et dès le lycée je ne concevais pas le fait de continuer de respecter certaines obligations ou certains interdits s’il n’y avait pas de conviction derrière, si je n’avais plus la foi. L’ambiance familiale du Ramadan me manquait vraiment mais j’étais très content d’être à Paris et d’avoir la possibilité de découvrir la ville, d’y faire les premières sorties et de rencontrer de nouvelles personnes. 

À la pause déjeuner, je suis avec un camarade de classe (musulman né en France). Je ne jeûne pas, j’ai faim et sans trop réfléchir, j’achète un sandwich jambon-beurre à la boulangerie. Quel affront! Non seulement il me reproche de ne pas jeûner mais en plus de manger un sandwich avec du porc en plein Ramadan. Vous avez deviné la suite: notre amitié toute récente s’arrêta subitement et le camarade de classe m’évita avec grande rigueur tout au long de l’année scolaire.

Cet événement m’avait beaucoup marqué. D’une part, je ne comprenais pas pourquoi je devais faire de l’autocensure dans un pays où chacun est supposé libre de pratiquer, ou pas, une religion. D’autre part, à chaque fois que je racontais cette histoire, on me répondait, sans vraiment me convaincre, que manger du porc peut être particulièrement dérangeant pour un musulman.

Cette approche m’a l’air d’être à géométrie très variable. Quel musulman s’offusquerait de voir un non-musulman faire la même chose? Avez-vous déjà pensé à ne pas manger de la viande de bœuf en présence d’un hindou pratiquant?

Si jeûner est en principe une affaire personnelle, c’est, en pratique, une affaire sociale pour une grande partie des musulmans et pour les Marocains en particulier. Fragilisés dans leur identité face à un occident dominant, la pratique de la religion est avant tout un rite social dont le but est de se rassurer collectivement sur l’attachement de la Oumma aux “valeurs sacrées”. Elle est surtout la référence principale pour juger de la probité d’autrui. La religion est ainsi résumée à une liste de pratiques extérieures, un ritualisme dont nul ne peut s’extraire sous peine de se voir accusé de traîtrise ou de déchéance morale.

Ma réflexion aurait pu s’arrêter là si, de retour au Maroc, je n’avais pas constaté avec dépit une capitulation générale au nom de la tradition, des interdits religieux, et in fine, d’une pseudo paix sociale. Cette même élite marocaine, qui se dit “progressiste” et dont une grande partie a vécu à l’étranger passe sa journée à critiquer le manque de liberté politique au Maroc sans comprendre qu’il est la conséquence de l’affaiblissement des libertés individuelles.

Nous ne pouvons assumer une parole politique libre en public ou avoir un débat démocratique si nous sommes assujettis à des interdits religieux. Avoir le droit de manger en public pendant le ramadan est un sujet fondamental de liberté individuelle sans lequel il ne pourrait y avoir de liberté politique.

Si nous voulons un minimum de démocratie, nous devrions agir en public en fonction sinon, nous cultiverons un Maroc où la jeunesse rêvera encore de liberté sous d’autres cieux, ne serait-ce que par intermittence, le temps des vacances ou des études à l’étranger pour ceux qui peuvent se le permettre.