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04/11/2019 09h:13 CET | Actualisé 04/11/2019 09h:13 CET

[+212] Question de genre

"L’apparence physique des femmes est un enjeu politique, économique et social majeur".

masterovoy via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - J’allais commencer cet édito en proclamant mon amour pour les séries, avant de me corriger. Ce sont les histoires que j’aime. Au point d’en rejouer certaines.

J’ai commencé à regarder la série “Mad Men” à sa sortie, en 2007, sur le conseil éclairé d’un camarade de classe. Nous étions en Terminale. Ces DVD, achetés de façon à peine légale, m’ont propulsée dans un autre temps. Un retour en arrière dans les années 1960, au cœur d’une agence de publicité new-yorkaise de Madison Avenue.

Lors de ce premier visionnage, j’étais prise d’affection pour des personnages profonds, attachants, passionnants. J’avais découvert une période de l’histoire contemporaine de l’intérieur ou presque, jalonnée de repères familiers mais jusque là déconnectés les uns des autres dans ma tête: l’élection de Kennedy, la crise des missiles de Cuba, la mort de Marilyn Monroe, le discours de Martin Luther King, la guerre du Vietnam et d’autres. La façon dont l’Histoire servait de décor à l’histoire m’avait époustouflée.

Il y a quelques jours, j’ai décidé de regarder “Mad Men” à nouveau. Je suis beaucoup plus proche aujourd’hui de l’âge des protagonistes principaux. C’est peut-être la raison pour laquelle les considérations de genre me frappent davantage à ce nouveau visionnage. Et puis #metoo est passé par là.

D’après une définition de l’UNESCO, le “genre” (issu de l’anglais gender) ou le “sexe social” renvoie à la classification sociale et culturelle entre masculin et féminin. Ce concept sociologique se traduit en français par: “rapports sociaux des sexes” ou encore “rapports socialement et culturellement construits entre femmes et hommes”.

Pendant mes échanges avec le styliste Anwar Bougroug, qui a signé la contribution de la semaine dernière, nous avons parlé du rapport au vêtement au Maroc, notamment en comparaison avec la Norvège, où il a grandi. Anwar m’expliquait: “Mes amies ne se maquillent pas, elles portent des baskets, des jeans amples et des chemises pour hommes, et mes amis de sexe masculin ont exactement la même apparence.”

Dans “Mad Men”, à l’inverse, les vêtements des femmes sont lourds de sens. La série a reçu 52 récompenses dont deux pour ses costumes, devenus cultes. Episode après épisode, elle pose les contours et soigne les détails d’une esthétique féminine ultra-glamour à coup de corsets, maquillage, coiffures et manucures invariablement impeccables. Des femmes parfaites à l’extérieur, ravagées à l’intérieur et enfermées par et dans leur genre.

Dans le milieu de travail, les personnages féminins sont subordonnés aux hommes dans toutes les tâches. Elles naviguent, bon gré mal gré, entre toutes sortes d’injonctions relatives à leur apparence physique et leur attrait sexuel d’un côté et de l’autre, le challenge permanent d’être prise au sérieux. Les autres femmes, celles qui n’ont “pas besoin de travailler” sont tout aussi contraintes par les hommes. Femmes ou mères au foyer dont les diplômes universitaires n’ont servi à qu’à faire joli avant qu’elles ne se marient, elles se voient prises au piège, coincées dans des vies étroites dans lesquelles elles ne font qu’incarner le corps domestique.

Le changement qui opère sur ces identités de genre sur la décennie que couvre la série est lisible, palpable, notamment à travers le vêtement, quelque part entre Marilyn Monroe et Jackie Kennedy qui jouent pleinement leur rôle d’icône, de style et au delà. L’apparence physique des femmes est un enjeu politique, économique et social majeur, notamment pour des hommes qui commencent à percevoir le début de l’érosion de leur domination sur la société.

J’ai trouvé le discours d’Anwar Bougroug intéressant dans sa capacité à croiser et interpréter les codes vestimentaires dans différents territoires. Il s’inscrit dans la continuité de la démarche post-gender qui marque ses créations. De mon côté, mon voyage virtuel dans les Etats-Unis des années 60 m’a simplement fait réaliser que certaines scènes qui me choquent à l’écran sont encore le quotidien de beaucoup de femmes, notamment dans des milieux familiers, même si les costumes ont peut-être changé.

En faisant quelques recherches, j’ai appris que la costumière de “Mad Men” était une femme mais surtout que la majorité des scénaristes l’était également. Une exception dans le milieu qui explique sûrement la pertinence du propos et qui prouve une nouvelle fois, si toutefois il était nécessaire de le faire, l’urgence de raconter des histoires.

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