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10/06/2019 16h:20 CET | Actualisé 10/06/2019 16h:20 CET

[+212] Francisation des prénoms: Quand Ahmed devient Alain

"Je n’ai jamais envisagé de franciser mon prénom. Je voulais savoir si j’étais la seule à trouver le procédé aussi violent qu’anachronique."

baona via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

ÉDITO - J’ai écrit un premier texte sur ma naturalisation dans lequel j’ai tenté de raconter la procédure telle que je l’ai vécue, avec quelques uns de mes états d’âme en bonus. J’en avais volontairement exclu un aspect, attendant le bon moment pour en parler. Je reviens dessus aujourd’hui en y dédiant une chronique à part entière.

Cette semaine, je publie aussi la contribution de Siham Patoir. Elle m’a assez spontanément dit qu’elle voulait écrire un texte sur son prénom, Siham – “flèches” - et moi, en l’écoutant me parler, j’ai pensé que ce serait l’occasion parfaite de parler de prénoms aussi. Pas forcément du mien en l’occurrence, mais de prénoms francisés dans le cadre de naturalisation française. Par souci de temps et de cohérence, je ne reviendrai pas ici sur la francisation des patronymes.

Dans la notice d’information à télécharger en ligne pour remplir correctement son formulaire de naturalisation, les deux dernières pages sont des indications relatives à la francisation du prénom. Elles représentent un tiers de ce document.

“Attention: la francisation ou l’identification ne sont pas obligatoires.”

Cette annonce introductive résonne en moi comme l’exercice bonus d’un devoir maison de maths, beurk. L’exercice dit “bonus”, qui apparaît à la fin du devoir n’est jamais obligatoire mais il peut rapporter gros. Dans le cadre d’une procédure compétitive qui ne s’en cache pas, où les demandeurs sont d’ailleurs désignés comme des “candidats”, difficile d’ignorer un bonus qui, comme dans un DM de maths, pourrait faire la différence.

“Vous pouvez, si vous le souhaitez, à l’occasion de votre naturalisation ou réintégration dans la nationalité française, obtenir la francisation de votre nom de naissance et (ou) de votre (vos) prénom(s) (…) conformément à la loi 72-964 du 25 octobre 1972 modifiée”.

Pour la francisation du prénom il existe plusieurs possibilités: le remplacement, l’ajout et la suppression. Chacune de ces possibilités est expliquée et illustrée par un exemple que je reprendrai ici.

  • Vous vous appelez Antonia. Si vous optez pour le remplacement vous pouvez remplacer Antonia par Adrienne. En cas de pluralité des prénoms, il est possible de ne pas tous les franciser. Maria, Antonia peut devenir Marie Antonia ou Maria Adrienne.

  • Vous vous appelez Ahmed. Si vous optez pour l’ajout, vous pouvez ajouter Alain à votre prénom et ainsi devenir Ahmed Alain ou Alain Ahmed. Vous vous appelez Ngoc Diem, vous pouvez ajouter Florence à votre prénom et ainsi devenir Florence Ngoc Diem ou Ngoc Diem Florence. Giovanni, vous devenez Charles, Inna Valeyriyvna, Irène Valérie.

  • Vous vous appelez Jacek Krzysztof Henryk. Si vous optez pour la suppression de votre prénom actuel, vous pouvez en choisir un autre, comme Maxime, à partir d’une liste indicative de prénoms français ou couramment utilisés en France à disposition dans les préfectures.

La première fois que j’ai parcouru ce document, j’ai trouvé ce contenu choquant. Et toutes les autres fois aussi. Pourtant, rien de ce que j’y ai lu ne m’était étranger dans l’idée, j’avais entendu plus d’une histoire de changement de prénom. Je savais que ça existait mais jamais je ne me serais attendue à une formulation aussi claire et assumée dans un document officiel du 21ème siècle, accessible à tous sur Internet.

Si je n’ai jamais envisagé de franciser mon prénom, j’ai parlé de ces deux pages autour de moi. Je voulais savoir si j’étais la seule à trouver le procédé aussi violent qu’anachronique. J’ai réalisé que je ne connaissais personne de mon âge ayant francisé son prénom à proprement parler mais que certain.e.s francisaient leurs prénoms ou leurs noms au Starbucks, en faisant une réservation au restaurant par exemple ou autre. Les principales motivations de cette francisation ponctuelle semblent être la simplicité, la rapidité et la lassitude d’épeler son nom à leurs interlocuteurs ou de se faire reprendre.

Dans les générations précédentes, celles des parents de mes amis, et celle de leurs grands-parents arrivés en France à l’âge adulte, d’Algérie, de Pologne, d’Iran et d’ailleurs, les prénoms et parfois les noms ont été francisés comme dans la notice.

Dans un article intitulé “When Marie met Yanis: What French baby names say about the country”, The Economist revient sur une loi napoléonienne de 1803 qui pose le fait que tous les bébés doivent porter le nom d’un saint ou d’une figure historique. L’article fait référence au dernier ouvrage de Jérôme Fourquet “L’archipel français” (Le Seuil), politologue et directeur du département Opinion de l’Ifop. On y apprend, entre autres, que les prénoms français se sont largement diversifiés au cours du siècle dernier, en passant de 2.000 à 13.000 prénoms différents, avec notamment l’introduction progressive de prénoms d’inspiration américaine au point que la tête de liste Rassemblement National aux dernières élections s’appelle... Jordan Bardella. Les prénoms arabo-musulmans représentent 18% des prénoms donnés en France actuellement contre 1% dans les années 1970.

Ces chiffres reflètent une réalité bien différente de celle des prénoms du calendrier et de la loi napoléonienne du 1er avril 1803 relative aux prénoms et aux changements de noms qui a effectivement été abolie en 1993. Pourtant, il semble que l’administration, elle, sans forcer quiconque mais par simple suggestion, campe encore sur une ligne désuète pour ne pas dire discriminante dans sa définition d’un prénom “français”, ou plutôt celle d’un prénom “pas français”.

Si le fond du message m’a choquée, la forme, dans sa pédagogie, est tout aussi dérangeante. Ces exemples renvoient à une modification cosmétique, anodine, presque ludique. Dans ce tutoriel de francisation, les prénoms à franciser présents dans cette notice correspondent précisément aux vagues d’immigration que la France a connu: des Italiens, des Portugais et Espagnols, des prénoms d’Europe de l’Est, des anciennes colonies d’Afrique du Nord et d’Indochine.

Hier encore, en soirée, quelqu’un, dans sa grande sagesse, m’a dit qu’il associait le prénom Kenza à “Kenza du Loft”... Je lui ai répondu avec un grand sourire que cette année, une Kenza avait gagné un César pour la première fois. Et il y en aura d’autres, n’en déplaise à Marine, Eric et leurs petits camarades.

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