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30/11/2018 16h:23 CET | Actualisé 30/11/2018 16h:25 CET

[+212] "Pousse-toi de là, salope": Trois femmes racontent les violences subies dans l'espace public

"Je voudrais pouvoir sortir à pied dans les rues du Maroc sans avoir à craindre le regard des autres".

Rafael Elias via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Ces textes ont été écrits par des participantes de l’atelier d’écriture “Arbre à palabres”, organisé par #ZankaDialna à Paris, le 25 novembre dernier, dans le cadre de la campagne d’ONU Femmes contre les violences faites aux femmes. Chaque participante a mis à l’écrit un témoignage d’une expérience de violence dans l’espace public et une projection dans un espace public apaisé, sécurisé. Comme vous pourrez le lire ci-dessous, le troisième et dernier témoignage ne comporte pas de partie relative à l’exercice de projection, la jeune femme ayant préféré se concentrer sur son témoignage. 

#ZankaDialna (la rue est à nous) est une initiative marocaine, artistique citoyenne, et spontanée dont l’objectif est de rendre aux femmes leur place dans l’espace public et de lutter contre les violences faites aux femmes, en utilisant l’art comme principal vecteur. 

Bouchra*, 24 ans

“Je devais avoir douze ans au Maroc, à Mehdia, là où j’ai toujours vécu jusqu’à mes 17 ans. Je revenais de chez une amie en fin d’après-midi, je devais avoir marché au maximum dix minutes à pied, en passant par des rues que je connais, où en principe je devais me sentir en sécurité. Deux hommes m’ont sifflée et suivie sur quelques mètres en insistant. Je ne me souviens pas de ce qu’ils disaient mais je sentais le côté pervers de leur approche. J’avais peur, je me sentais en danger et impuissante. J’ai accéléré le pas et couru jusqu’à chez moi. Rentrée en larmes, en suffoquant, je suis directement allée dans les bras de ma mère. Mon père et mon oncle étaient là aussi. Après avoir expliqué ce qu’il m’était arrivé, ils m’ont emmenée avec eux, je leur ai montré les deux hommes qui étaient encore dans le coin. Ils se sont expliqué avec eux avec les poings. Et là, je me suis demandé si c’était comme ça que je pouvais éviter d’être embêtée dans la rue. En sachant me défendre physiquement? Pas autrement ? Et si j’en suis incapable, je ne sors pas de chez moi?”
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“L’espace public idéal serait un espace public où je me sentirais constamment en sécurité, quelle que soit l’heure. Je voudrais pouvoir compter sur un étranger dans la rue si on m’agresse. Je voudrais que les rues soient éclairées partout le soir, ne pas avoir à regarder l’heure le soir avant de sortir de chez moi pour prendre le métro. Je voudrais que chaque homme me regarde avec respect même si je porte des talons haut et une jupe. Je ne voudrais me poser aucune question avant de m’habiller pour aller courir ou aller faire les courses au Maroc. Je voudrais pouvoir sortir à pied dans les rues du Maroc sans avoir à craindre le regard des autres: ni celui d’une femme qui estimerait que je ne suis pas assez couverte, ni celui d’un homme qui me juge également parce que je suis sortie en short et T-shirt en ville”.

Nada*, 28 ans 

“C’est à l’âge de 13 ans que j’ai découvert l’effet de mes rondeurs de femme sur la gent masculine. Regards appuyés et compliments, remarques désobligeantes et attouchements, ou de simples sifflements qui sont devenus dérangeants et irritants. La première fois qu’un homme a touché mes parties génitales, c’était à 13 ans, alors que je jouais encore au ballon
et que bien que mon corps se soit transformé, mon âme, elle, était encore celle d’une enfant. Mes fesses ont été effleurées, touchées, attrapées, violentées, à 13 ans, 15 ans, 17 ans, et il y a quelques semaines, à 21 ans, sans que je n’aie rien demandé. À Paris, Casablanca et Marrakech, ils étaient enfants, adolescents et hommes adultes, j’étais en maillot, en jean, et en manteau, mais à aucun moment je n’ai été consentante et à chaque fois, j’ai été rongée par la colère, la honte et la culpabilité”.
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“J’aimerais qu’un jour je puisse sortir sans craindre les hommes, leur hostilité ou leur admiration offensive, sans me soucier de ma tenue ou de ma démarche, sans sentir les regards, certes passifs mais très expressifs, qui me déshabillent et me font sentir mal à l’aise. J’aimerais qu’un jour je puisse me sentir humaine avant de me sentir comme un objet sexuel animé. J’aimerais pouvoir laisser ma fille sortir prendre l’air, sans penser qu’elle sera sexualisée, dérangée et sifflée par les jeunes garçons à peine pubères du quartier. Notre seul espoir est l’éducation. Éduquons nos fils, nos petits fils, et nos frères. Éduquons les générations à venir et apprenons-leur que la femme, avant toute attribution de rôle social, est un être humain, un individu, doté d’une raison et d’une âme, exactement comme son semblable masculin.”

Ilham*, 29 ans

“Pousse-toi de là, salope”

Paris, métro Anvers, avril 2014. J’ai 24, bientôt 25 ans, ma vie professionnelle a démarré depuis bientôt 2 ans. Et j’essaie de m’y faire, à ce nouveau rythme infernal, ce quotidien exigeant, cette nouvelle vie. Ce n’est pas tous les jours facile, et je rentre souvent le soir à la maison épuisée, irritée, un peu envie qu’on me laisse tranquille. Ce jour-là, il est 20 heures, je sors de la bouche de métro, prise dans le flot de parisiens pressés qui accélèrent le pas, jouent des coudes, se bousculent pressés, stressé, vous imposant la même cadence. 
À peine sortie de terre, je m’engage dans cette grande allée bordée d’arbres où trainent parfois des groupes –souvent masculins– toujours en bande et désœuvrés. Je bouscule négligemment cet homme, sans le faire exprès, un peu fort mais rien de dramatique non plus et, un peu de mauvaise humeur, marmonne un vague “désolée” entre mes dents à la place de m’adoucir et de mon habituel “pardon” accompagné d’un grand sourire fraternel. Cet homme est plutôt jeune, la trentaine maximum, visage dur que je crois reconnaitre d’Afrique de l’Ouest, il a les yeux un peu fous. Je le remarque tout de suite. Brille dedans une lueur un peu malveillante, presque de haine pour le monde qui l’entoure. Il me rattrape par le bras et me ramène violemment à lui. “C’est quoi ton problème?”. Je le toise, courageuse et lui demande de ne pas me toucher en rajoutant: “Je ne t’ai pas vu, désolée”, “mais tu ne me touches pas stp”. Ses amis se rapprochent peu à peu et nous encerclent, j’entends ”ça va, laisse-là”. Mon rythme cardiaque s’accélère. Il ne m’a toujours pas lâché le bras. Je tente, dans un mouvement brusque, de me dégager, et là, avant que mon cerveau puisse analyser ce qu’il se passe, je suis à terre, entièrement exposée à eux, et il se met à me frapper avec ses pieds.
Je suis tétanisée. La peur est plus forte que la douleur. Je ne crie même pas. Je me souviens juste d’un énorme rush d’adrénaline qui monte dans mon corps pendant que je prends les coups. Je tente de me relever, comme un robot, en me protégeant tant bien que mal de lui. Ses yeux sont révulsés de rage. Je m’interroge intérieurement “qu’est-ce que je lui ai fait?”. Je réalise que ses amis l’entourent par la taille, dans une tentative de maitrise. Il se débat un peu et finit par lâcher en crachant sur le sol “vas-y, pousse-toi de là salope”. Nous sommes au beau milieu du passage, à 20 heures, partout autour de nous, des gens marchent dans la rue, parfois nous frôlent sur leur chemin. Certains regardent la scène, attendent un peu, hésitent. Aucun cependant ne s’arrête vraiment. Personne n’intervient.
C’est la chose dont je me souviendrai le plus des années plus tard quand je repense à ce moment. C’est aussi ce que je me martèlerai dans ma tête en rentrant chez moi ce soir-là, encore et encore, et qui m’obsèdera: “personne ne s’est arrêté pour toi, personne ne t’a aidée”. Les larmes qui montent sont si fortes, honte et colère mêlées me submergeant, qu’elles me brûlent les yeux. Je rentre chez moi tête baissée.
Sur une centaine de mètres, je me fais raccompagner par un de ses amis. Je n’ai même plus la force d’avoir peur. Très grand, 1m90, baraqué, look de videur de boîte de nuit, il se montre extrêmement gentil avec moi –sursaut de culpabilité, courtoisie ou humanité?– il me dit: “j’ai une sœur et une mère tu sais, c’est pas cool ce qu’il a fait”. Je suis dans un tel état de choc, je ne réalise pas vraiment qu’il me parle, je ne sais même pas les mots que je balbutie poliment en retour.
Et là, coup de théâtre ultime de cette pièce sordide, il me demande: “et sinon, t’as pas un 06?”

*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des intéressées.

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