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26/02/2019 12h:31 CET | Actualisé 26/02/2019 12h:31 CET

[+212] Post-colonialisme: Au-delà du clash bourreau/victime

"On peut appartenir à une classe dominante chez soi en grandissant avec ses privilèges, et 'se déclasser' en minorité en vivant à l’étranger".

Valery Sharifulin via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

Il y a une quinzaine de jours, j’ai répondu présente à une invitation du CERI (Centre de recherches internationales) qui est un laboratoire de recherche commun à Sciences Po et au CNRS. Le challenge était de (re)mobiliser mon cerveau à 100% de ses capacités d’antan en participant - comme simple auditrice - à un séminaire sur les approches postcoloniales. Un travail de recherche est présenté par un.e doctorant.e pendant une heure, il est suivi d’une discussion entre personnes qui ont fait beaucoup, beaucoup d’études. L’intervenante ce jour-là s’est intéressée à la trajectoire de circulation et de traduction du postcolonial en France. Celles qu’on appelle les études postcoloniales occupent à ce jour une place mineure dans l’enseignement et la recherche en sciences sociales en France. Pourtant, le mot est partout. Ou du moins, partout autour de moi.

Depuis quelques années maintenant, dans certains milieux militants et artistiques, on parle beaucoup de postcolonialisme, de race(s), d’appartenance ethnique, de colorisme, de rapports de domination, de privilèges, d’intersectionnalité et d’empowerment. Certains de ces mots sont nouveaux, d’autres existent depuis toujours mais ont été bannis du langage acceptable en société et certains sont difficilement traduisibles de l’anglais vers le français.

Cette boîte à outils, importée des Etats-Unis vers lesquels on regarde souvent, passe par le langage. Elle se voit diffusée notamment via Internet et réappropriée au sein de différentes communautés à travers le monde. Elle permet de poser de nouvelles questions, de relire le passé, d’interroger le présent et d’imaginer l’avenir. En France, la situation est assez tendue, entre confusions, résistances et réticences autour d’un débat qui semble néanmoins avoir posé le doigt sur quelque chose de douloureux.

Parce qu’on étudie l’histoire par épisodes, circonscrits dans le temps par une date de commencement et une date de fin - comme le Protectorat français au Maroc par exemple, de 1912 à 1956 - on parle peu des gens. Leurs vies, leurs sentiments eux, sont beaucoup moins limités dans le temps que les grands événements historiques. En procédant de cette façon, on contourne cette douleur, on choisit de ne pas réfléchir aux différentes formes de violence enrobées dans notre quotidien, que l’on perpétue consciemment ou inconsciemment. On choisit de ne pas en parler, de ne pas les enseigner. Meriem Bennani, artiste multimédia marocaine basée à New York que j’ai interviewée pour la rubrique +212 cette semaine, a justement choisi elle, de rouvrir le chapitre “Lycée Descartes” de sa vie, pour parler de soft power à la française à travers l’éducation de ce qu’on appelle encore la “mission” française.

Parce que dans un premier temps c’est peut-être plus simple, c’est en regardant les autres, en les écoutant, à une ère où les combats et les engagements de tous existent en replay sur Internet, que j’ai intégré de nouveaux paradigmes pour percevoir ma propre trajectoire historique, politique et sociale.

J’ai mis un peu de temps à m’inclure dans les problématiques d’ordre postcolonial. Je me souviens avoir plusieurs fois dit et entendu autour de moi “Le Maroc était un protectorat, pas une colonie” comme pour repoudrer le nez d’une certaine réalité historique, faire bonne figure, en atténuer les stigmates. Il a fallu déconstruire plusieurs réflexes de pensée et sortir de la honte en s’appropriant un passé dont on hérite pour pouvoir envisager être acteur d’un avenir, tel qu’il soit.

Aujourd’hui, on parle d’intersectionnalité pour désigner la situation de personnes, notamment de femmes, qui font l’objet de plusieurs formes de discrimination, domination au sein d’une même société. Dans un monde où on est en mouvement, une seule personne peut appartenir à plusieurs sociétés, plusieurs systèmes politiques et plusieurs contextes économiques à la fois. Appartenir à une classe dominante chez soi en grandissant avec ses privilèges, “se déclasser” en minorité en vivant à l’étranger, réaliser que ces catégories sont relativement fluides, parfois subjectives et surtout vivantes.

Reste à croiser et décroiser les situations et les histoires, et embrasser cette intersectionnalité quelque peu ambivalente parce que globale. Si elle constitue probablement un privilège en soi, cette forme de précarité de statut me paraît salutaire pour appréhender notre époque par delà le clash si étroit du bourreau et de la victime.

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